—Fi donc! s'écria José, en boire une partie!… N'avons-nous pas déjà assez bu comme cela, depuis le temps où nous bourlinguons du matin au soir dans cette île de malheur et de stérilité! Pour moi, je ne vous le cacherai pas, je commence à être diablement harassé du vagabondage de la vie que nous traînons ici; c'est de l'industrie et du mouvement qu'il nous faut, à n'importe quel prix: Salvage a cent-vingt mille francs à lui, n'est-il pas vrai? Eh bien, c'est là un capital qu'il s'agit de placer le plutôt possible à gros intérêts sur quelque bon navire chargé de poudre et de boulets de calibre. La mer est large et longue, la providence est grande, et la providence tient toujours en réserve quelques bonnes occasions pour des soifeurs d'eau salée de notre espèce. Tu m'entends… c'est là mon avis à moi, qui n'ai étudié que dans les livres de dévotion et qui connais si joliment mal tes colonies.

—Ah! te v'là piqué, frère José! je t'ai lardé sous l'aileron, je le vois bien actuellement, en te parlant de ta connaissance des colonies. Mais, si ton idée n'est pas de boire l'argent du grand-papa à Salvage, eh bien! on peut le boire et le manger, moitié l'un moitié l'autre. N'est-il pas vrai, mon capitaine?

Salvage, l'ex-propriétaire d'habitation, dont je venais d'entendre prononcer deux fois le nom, répondit alors à ses camarades divisés sur la question de savoir ce que l'on ferait de son héritage:

—Il ne s'agit pas ici de plaisanter sur un point aussi grave ni de se piquer à un jeu aussi sérieux. Je me range d'abord, sans hésitation, de l'avis de José: La course! Et je suis bien sûr aussi que toi, Bastringue, tu n'as pas d'autre opinion que lui et moi sur le parti qui nous reste à prendre.—Mais, comment ferons-nous la course? Voilà le hic.

—Dis plutôt, pendant que tu y es, comment est-ce que nous ferons la piraterie ou la forbannerie, car, vois-tu, la course en temps de paix ne vaut pas mieux que ça! Pas de bégueulerie sur les mots entre nous qui savons le fort et le faible de notre état.

—Eh bien soit, répondit Salvage à Bastringue; la piraterie si ça te plaît. Mais, comment, encore une fois, nous y prendrons-nous pour faire de la piraterie un peu gentiment?[4]

—Comment? mais, comme se fait la piraterie depuis qu'il y a des pirates; en prenant tout ce que nous pourrons et en cherchant à ne pas nous faire prendre ou pendre! La chose, ce me semble, n'est pas plus maligne que cela!

—Mais ce n'est pas encore ça, vertudieu! ce que je te demande depuis une heure, frère José. Je veux savoir une fois pour toutes si vous êtes d'avis que nous naviguions ensemble, tous les trois sur le même navire, ou si vous aimez mieux que nous cherchions à mitonner notre affaire, chacun séparément, au moyen d'une triple expédition?

—Tous les trois ensemble, dis-tu? Non pas de ça, Lisette! Pas de très-sainte trinité entre nous, reprit aussitôt Bastringue. Je veux bien naviguer avec toi, Salvage, si ça te va, et te reconnaître en tout pour capitaine, s'il le faut; mais avec frère José, brosse et sac-à-brosse. Pas moyen pour l'instant. Nous ne serions jamais une minute d'accord l'un avec l'autre à la mer, attendu qu'à terre nous sommes trop bons amis tous les deux pour que notre amitié puisse durer long-temps au large sur le même bord.

—Il a raison, dit alors José avec calme. Nos caractères n'ont pas été faits pour courir paisiblement la même bordée vers le même but. Chacun de nous naviguera pour le compte de sa peau d'abord, et ensuite pour le compte de la société, puisque société il doit y avoir entre nous. Liberté de manœuvre, audace et prudence: voilà mon programme à moi. Trouvez-en un meilleur si vous voulez ou si pouvez. J'en doute.