Si pour ceinture la belle

Ne portait pas de canons.

—Bien souqué, bien souqué, grommela maître Mérin avec l'accent de l'approbation la moins équivoque. Cette nuit, il paraîtrait que c'est au plus failli chien d'avoir plus d'esprit de chanson que les hommes faits. Jusqu'à un moussaillon qui vient de nous envoyer par le bec la moitié d'une bordée de fariboles, comme s'il avait des chansons dans le ventre et le mal de mer du chant d'Opéra dans la bouche, comme on nomme ça à terre. C'est honteux pour nous, le diable me soulage en grand! Mais qui est-ce qui nous fichera le troisième morceau de complainte, en plein dans la physionomie?

Le maître avait à peine prononcé la phrase dans laquelle il exprimait un doute presque injurieux pour le talent des Orphées, qu'un canonnier de marine se mit à roucouler avec un certain air de prétention au sentiment:

Mes amours, ne craignez pas

Ces gros canons de l'Etat,

C'est la ceinture ma…

L'officier de quart, qui probablement ignorait en se promenant à l'arrière, la noble préoccupation à laquelle s'abandonnaient ses gens du gaillard d'avant, ordonna, en sentant la brise fraîchir, de serrer les catacois et de rentrer les bonnettes de perroquet. C'est ce commandement jeté d'une voix impérieuse et brève dans le groupe de poètes, qui venait de couper ainsi la queue du troisième vers improvisé par le canonnier de marine. Mais malgré cet incident anti-mélodique, les gabiers, arrachés si subitement à leurs littéraires loisirs, n'en sautèrent pas moins vite dans les enfléchures pour grimper sur les vergues des catacois, et pour ramasser les bonnettes qu'on leur avait ordonné de rentrer.

Cette petite besogne de quelques minutes, une fois terminée, chacun se remit avec une verve nouvelle au travail qu'elle avait un instant interrompu. Le canonnier de marine tenant à honneur de finir son couplet commencé, l'acheva presque d'un trait. Mais ce furent surtout les gabiers qui, descendant de dessus leurs vergues et leurs barres, se montrèrent pour cette fois les plus surabondamment inspirés. A la profusion avec laquelle les vers découlaient de leurs lèvres encore un peu humectées du jus du tabac, qu'ils avaient sans doute assez exprimé entre leurs maxillaires, dans leur brusque ascension, on aurait dit qu'en s'élevant jusqu'aux parties les plus hautes de la mâture, ils avaient dérobé au ciel le feu créateur dont ils s'étaient un instant rapprochés. Je veux faire tout le reste de la chanson, s'écriait l'un avec une ardeur toute pyndarique. Non, je veux que tu m'en laisses au moins la moitié, et il n'y en aura pas de trop, répondait l'autre avec non moins de témérité et d'exaltation. Si bien qu'en moins d'un quart-d'heure, la pauvre complainte, que maître Mérin avait eu tant de peine à mettre en train, se trouva composée, rimée et achevée jusqu'au cinquième couplet inclusivement.

Pour l'honneur des belles-lettres du gaillard-d'avant, qui n'ont pas encore obtenu de mention ou de prix académique, et pour la gloire surtout des improvisateurs du bord, qui n'ont jamais songé peut-être à donner de séances publiques, nous rétablirons ici le texte du chef-d'œuvre à la création duquel nous avons assisté, et dont nous venons de retracer la mystérieuse composition à nos lecteurs.