—Je ne pense rien encore. Aujourd'hui notre commandant paraît être dans un de ses bons jours, c'est-à-dire qu'il semble moins sombre et moins souffrant qu'à l'ordinaire.... Je me risquerai peut-être bien en arrivant à bord à lui parler; car, malgré l'amitié que j'ai pour lui et celle qu'il a pour moi, je ne lui parle pas, au moins, tous les jours. Depuis le dernier combat, dans lequel nous avons coulé une corvette espagnole, je ne lui ai adressé qu'une fois la parole pour lui rendre compte de l'état de nos blessés.
—Vous vous êtes donc battus depuis que vous avez quitté Buenos-Ayres?
—Trois combats et deux abordages.
—Et cependant je n'ai vu dans le corps du bâtiment ni dans votre gréement aucune trace de boulets!...
—Je le crois bien! Cinq à six heures après chaque action, l'œil du plus fin marin ne découvrirait à bord de notre brick aucune marque de boulet. Il ferait beau! Avec une vingtaine de charpentiers et les plus vaillans matelots du monde, nous aurions le temps en vingt-quatre heures de refaire, je crois, un autre brick. Mais pardon! j'ai cru voir le commandant baisser la tête en se promenant sur le pont: c'est mauvais signe; il trouve peut-être un peu longue la visite qu'il m'a ordonné de vous faire, et je vais maintenant retourner à mon bord.
—De grâce, monsieur, quand vous serez rendu, n'oubliez pas la prière que je viens de vous adresser; les deux passagers dont je vous ai parlé sont riches, fort riches, je vous le répète, et ils n'épargneront rien pour récompenser le Capitaine-Noir du service inappréciable qu'il peut leur rendre.
—Ah bien oui! Je serais bien venu, je vous assure, de parler d'argent au commandant! Ce serait le plus sûr moyen de n'obtenir rien que sa colère ou son mépris; et je n'y suis nullement disposé, je vous prie de le croire.
—Mais au moins vous intercéderez pour moi, n'est-ce pas, et pour mes deux infortunés passagers?
—Je ne vous promets rien encore; mais si j'entrevois un seul petit instant favorable, soyez sûr que j'en profiterai. Adieu, capitaine, ou peut-être à revoir.
—A revoir, généreux jeune homme; car j'espère, je ne sais pourquoi, vous revoir bientôt.