[Le Capitaine-Noir.]

Un grand navire anglais, couvert de passagers abrités sous de larges tentes à demi usées par le soleil dévorant de la ligne, flottait immobile sur les mers inanimées de l'équateur. Depuis un mois et demi, ces calmes, qui sont le néant de la mer, ces calmes, cent fois plus redoutés des marins que les tempêtes, qui ne sont qu'un combat pour eux, enchaînaient au même lieu, au même point, le Mascarenhas.

Les vents légers qui l'avaient conduit jusque dans cette partie de l'Océan s'étaient dissipés aussitôt dans l'air torréfiant, une fois qu'ils semblèrent avoir attiré le rapide bâtiment dans ces parages comme dans un piége fatal. Les premiers jours de cette cruelle station au milieu des ondes, les jeunes passagers s'étaient amusés à jeter dans l'eau, que n'effleurait déjà plus la brise, quelques morceaux de papier ou de bois légers que devait bientôt emporter le sillage du bâtiment; mais depuis un mois ces tristes indices étaient restés le long du navire, à la place même où ils étaient tombés, et les passagers voyaient chaque matin avec effroi, en sortant de leurs chambres, ce signe effrayant de l'immobilité du navire qui les portait!

Pour comble de maux et d'épouvante, une maladie épidémique, engendrée par la privation d'eau et favorisée par le désespoir des marins et des voyageurs accumulés à bord, avait étendu ses ravages sur l'équipage. Le chirurgien du bord, en prodiguant ses soins aux malades placés sur le pont, avait déjà succombé à l'excès de ses fatigues; et son cadavre, lancé dans les flots, était devenu la pâture des requins, dont les gueules béantes paraissaient attendre et demander à la mort une proie nouvelle et d'autres victimes.

Le capitaine, livré à la plus profonde tristesse, avait en vain promis à ses passagers et à ses matelots abattus une brise favorable ou un changement de temps qui pût tempérer la chaleur insupportable qu'un ciel d'airain ne se lassait pas de faire descendre sur eux. Chaque matin au lever du soleil il leur répétait: Voilà à l'horizon des nuages qui nous annoncent de l'eau ou du vent. Et tous les yeux se ranimaient pour s'arrêter avec avidité sur les nuages dans le sein desquels le capitaine semblait avoir placé la dernière espérance de tant de malheureux. Mais chaque jour le soleil en se dégageant des vapeurs de l'horizon recommençait sa course brûlante au milieu de l'immuable azur qu'aucun nuage ne venait voiler, qu'aucun souffle de vent ne venait ranimer.

Les gémissemens seuls des malades troublaient le silence de cette scène d'horreur, que l'astre du jour paraissait éclairer comme pour augmenter l'épouvante et les souffrances des infortunés que la nature semblait avoir condamnés à périr au sein des flots et au milieu d'une solitude cent fois plus épouvantable que le cachot le plus affreux.

Le quarante-sixième jour de leur supplice, les matelots du Mascarenhas crurent enfin que la Providence avait pris pitié de leurs longs tourmens. Un navire parut à l'horizon.

—Victoire! victoire! s'écria le capitaine en apercevant le bâtiment; ce navire n'a pu nous approcher qu'au moyen d'une brise, et bientôt sans doute le vent qu'il a éprouvé enflera enfin nos voiles devenues depuis si long-temps inutiles.

En un instant toutes les peines furent oubliées. Les parens et les amis des victimes que la mort avait frappées et que l'onde venait d'engloutir ne versèrent plus que des larmes de joie. A la mer, espérer c'est ne plus souffrir, c'est même ne plus avoir souffert.

Mais cet espoir, accueilli avec tant d'enthousiasme, se dissipa bientôt comme celui que chaque matin le capitaine avait voulu faire renaître dans le cœur de ses gens, en regardant le soleil se lever! Le bâtiment en vue, séparé encore du Mascarenhas par une grande distance, s'arrêta avec le souffle de vent qui l'avait conduit jusqu'au point où il avait apparu aux hommes du trois-mâts anglais.