«Une fois et quantes, j'étais embarqué dans ma jeunesse et du temps de la guerre passée, à bord d'un corsaire de Bordeaux qui avait un nom qui ne se trouve pas dans l'almanach des saints du paradis. Ce particulier de corsaire, gréé en trois-mâts, et on peut dire aux œufs et aux champignons, s'appelait, ni plus ni moins, le Mange-Tout.
«Il avait en batterie seize caronades de dix-huit et deux canons de huit; car vous savez assez qu'en course, sans qu'il soit besoin de vous le récidiver, c'est avec du fer qu'on a des piastres, et avec une autre poudre que la poudre à friser qu'on peut attraper de la poudre d'or plein son sac.
«Nous étions à bord du Mange-Tout environ cent trente à cent quarante poulets de ma façon, c'est-à-dire pas trop avariés par l'eau de mer, et un peu trop durs pour être mis à la broche ou en fricassée.
«Notre capitaine était un petit homme de cinq pieds à cinq pieds un pouce de hauteur, et un peu plus large que long. Il avait nom Doublemin. Je ne sais pas bien encore si ses mains étaient doubles, comme le portait sa nominaison, mais ce que je sais très-bien, c'est que chacune de ses pattes en valait bien deux comme celles des meilleurs lapins du bord. A lui seul, quand il n'était pas content de la force de l'équipage, il se mettait à hisser le grand hunier, en nous disant que nous étions des carognes. C'était le seul compliment qu'il nous faisait quand il était d'humeur à nous dire quelque chose d'amicable.
«Pendant tout le temps que nous restâmes mouillés avec le corsaire au bas de la rivière de Bordeaux, en attendant une bonne nuaison de vents pour mettre à la mer, la joie et la gaîté ne désemparaient pas à bord du Mange-Tout. Les équipages des autres navires disaient que notre trois-mâts était le bâtiment le bien-nommé, car on mangeait tout et même l'on buvait tout à bord.
«Il y avait toujours une touque d'eau-de-vie crochée au pied du mât d'artimon, et quand la touque était vide, il n'en coûtait pas plus que d'aller la remplir à la cambuse.
«L'ouvrage n'allait pas guère, mais les vivres allaient rondement. C'était un vrai paradis, affourché sur ses deux ancres, pour les cagnes (les paresseux) et les ivrognes. C'est l'Anglais qui paiera tout ça, que je nous disions. Oui, l'Anglais, pas mal! c'était nous, comme finalement vous allez l'apprendre par la suite.
«Le vent devint bon au bout de trois semaines de ribottes au mouillage du Verdon. Le corsaire appareilla; et en descendant de dessus l'empointure du grand hunier, où j'étais monté pour affaler les cargues, je m'aperçus du coin de l'œil que l'on avait décroché la touque d'eau-de-vie du pied du mât d'artimon, pendant que j'étions en train de faciliter la manœuvre.
«Effectivement, une fois en dehors des passes, le capitaine Doublemin avait changé de barre et avait dit à ses officiers et au cambusier que c'était assez causé comme ça entre l'équipage et la touque de spiritueux. La sobriété, qu'il avait proclamé, est l'âme du matelot une fois au large.
«Il disait là une parole bien sage, le capitaine Doublemin; c'est aussi mon opinion à moi, que la sobriété. Alors je ne pensais pas encore de cette façon. Mais depuis j'ai appris à gouverner droit et à mettre le cap sur une autre aire de vent.»