C'est le capitaine, qui, en s'élançant du couronnement sur le gaillard d'arrière, a senti sur ses joues abattues l'impression de la fraîcheur de l'air.

Ce n'est pas de la joie qu'il éprouve encore, c'est du délire, et malgré l'espèce d'égarement qui s'est emparé de lui, il s'arrête palpitant, craignant encore d'être abusé par un fol espoir.... Mais non, ses gens ont senti comme lui la première bouffée de la brise qui se forme. Tous ils se sont levés, prêts à exécuter le commandement qu'ils attendent de leur capitaine. L'espérance à laquelle s'ouvrent leurs cœurs n'est plus une illusion; le vent, sorti de gros nuages qui se sont amoncelés à l'horizon, a frémi dans les cordages, a agité les tentes qui couvraient les gaillards du navire. La mer, recouvrant le long du bord le mouvement et la voix qu'elle avait perdus, s'est soulevée pour clapoter à la flottaison. Il n'y a plus à en douter: c'est du vent qui leur vient, c'est du vent qu'ils ont senti; c'est le bonheur, c'est la joie, c'est la vie que la brise leur apporte avec la pluie et l'orage qui les inonde délicieusement, et qui rend enfin à leur sein altéré la force qu'ils ne trouvaient plus et le courage qu'ils n'avaient même plus pour mourir!

Les voiles serrées pendant les cruels jours du long supplice de l'équipage peuvent être bientôt livrées au souffle bienfaisant qui les arrondit et qui les enfle. Les matelots recouvrent, à défaut de vigueur encore, un peu d'énergie, réussissent à déferler et à hisser les huniers, pendant que les passagers recueillent goutte à goutte et comme une rosée d'or l'eau qui tombe du gréement sur le pont. Les barriques se remplissent; les malades les moins affaiblis veulent concourir à ce travail pieux, dussent-ils ne jamais en recueillir les fruits, et expirer du mal qui les consume, avant d'avoir atteint le rivage vers lequel recommence à voguer le navire.

Tous ces gens-là enfin s'abandonnent à l'avenir qui leur sourit encore après tant de maux!

Mais une autre prévoyance que celle de la vie, un autre soin que celui de quitter ces parages funestes, occupent le capitaine, chef de cette colonie errante, pour ainsi dire proscrite sur les flots. C'est sur l'embarcation qu'il a expédiée au large la veille, qu'il fait diriger la route du bâtiment, au premier souffle de la brise. Lui-même s'est placé à la barre du gouvernail, car plus puissant que tous les autres par le courage moral qu'il a su conserver au milieu des malheurs qui pesaient le plus violemment sur sa tête, il se trouve encore le plus fort après le combat qu'il lui a fallu livrer à la soif, à la faim, à la maladie et à la douleur.

Le Mascarenhas courut pendant tout le reste de la nuit vers le point où la veille il avait laissé son canot. Forcé de revenir sur sa route après n'avoir que lentement avancé dans la direction qu'il avait prise, ce ne fut qu'aux premières clartés du jour qu'il put découvrir enfin l'embarcation qu'il avait inutilement cherchée pendant l'obscurité....

Mais quel spectacle funeste s'offrit aux yeux du capitaine quand il put découvrir et retrouver son embarcation! Le silence le plus effrayant régnait autour d'elle: aucun des canotiers ne se montrait à bord.... Peut-être, se disaient encore les hommes de l'équipage du navire, se seront-ils couchés sous les bancs, accablés qu'ils ont dû être par la fatigue.... Cette lueur d'espoir avait aussi abusé le capitaine.... Bientôt la plus affreuse réalité ne lui permit plus de douter de tout son malheur. En approchant le canot, les matelots montés dans les haubans se turent, et la désolation peinte dans leurs regards apprit assez au capitaine ce qu'il n'avait déjà que trop redouté....

De larges taches de sang furent les seuls indices que l'on put retrouver sur le plabord et les bancs du canot, autour duquel rôdaient encore d'épouvantables requins!...

Personne, dans ce moment si fatal, n'osa proposer de reprendre l'embarcation à bord: les forces de tout l'équipage y auraient à peine suffi. Et d'ailleurs, quel spectacle la vue de ce canot n'aurait-elle pas sans cesse présenté au père qui venait de perdre son fils d'une manière si funeste, et aux matelots qui pleuraient ceux de leurs camarades morts avec le jeune officier qui la veille s'était si généreusement immolé au salut commun!...

Lorsque l'âme est en proie à la plus grande des souffrances qu'elle puisse éprouver, les événemens extérieurs ne sont plus que bien peu de chose pour elle. Le bâtiment que la veille le Mascarenhas avait aperçu avec tant de joie, le bâtiment dans lequel il avait vu un compagnon de voyage et d'infortune que lui amenait le Providence, s'était approché sans que le capitaine eût remarqué la manœuvre qu'il avait faite. Ce ne fut que lorsque ce navire se trouva rendu presqu'à portée de voix, qu'on se disposa, à bord du bâtiment anglais, à répondre aux questions qu'on pourrait adresser, et que son compagnon de route paraissait avoir l'intention de lui faire.