«La brise venait de terre: quand le corsaire eut filé son câble, le voilà qu'il va en dérive au large, en laissant, comme vous entendez bien, à terre les trois embarcations qui étaient à nous chercher de l'eau.
«On n'avait seulement même pas ordonné de faire hisser le petit foc à bord: le navire, avec toutes ses voiles serrées, s'en allait tranquillement en dérive, ne bougeant pas plus que s'il avait continué à être mouillé.
«La preuve que je ne m'étais pas trompé en pensant qu'il allait y avoir du nouveau à bord, c'est que pendant que nous étions tous les bras croisés à attendre ce qui allait cuire pour notre service, le capitaine se promenait seul sur le pont, comme un crâne qui veut chercher dispute à un particulier quelconque.
«Au bout d'un quart d'heure de promenade, le v'là tout-à-coup qui s'arrête. Il va en dégoiser: tout le monde se tait; respect aux chefs, obéissance à la loi.
«Un complot abominable, dit-il en s'adressant à nous autres tous indistinctement, a été manigancé à bord. Je connais les chefs de la révolte, et les misérables vont recevoir le châtiment qu'ils ont mérité.
«Anténor, avance ici; j'ai depuis long-temps un mot à te dire. Le moment de régler nos comptes est arrivé. Approche, infâme!
«Anténor était le premier cabaleur parmi les autres. Il s'avance à la rencontre du capitaine, l'air assez délibéré, les mains dans les poches de son pantalon et la casquette sur la tête.
«Le capitaine, en se voyant accoster de cette façon, lui arrache primo sa casquette de dessus l'oreille, et après l'avoir jetée par-dessus le bord, il se met à lui crier:
«Cette dernière insolence vient encore confirmer ton crime, scélérat que tu es. Depuis quand une mateluche de ton espèce accoste-t-elle son capitaine la tête couverte?
—«Depuis que les mateluches comme moi se sont mis dans le toupet de vivre en liberté! répond Anténor.