—«Tant mieux! répondit sur ce mot-là le capitaine Doublemin. Ce sont les plus mauvais sujets du bord et les faiseurs de complots dont les sauvages m'ont débarrassé. Je ne demandais pas mieux. A présent nous allons naviguer tranquillement comme de petites demoiselles. Faites embarquer et hisser à bord les blessés, que le chirurgien va panser aussi bien qu'il le pourra. Nous allons maintenant courir au large et continuer notre croisière, comme si de rien n'était.

«Quand les hommes revenus de terre apprirent ce que le capitaine avait fait à bord pendant qu'ils étaient sur l'île déserte, ils se dirent tous à la fois: Le capitaine est un fameux lapin, et Anténor était un cabaleur; c'est bien fait pour lui et pour nous; ce qui vient de lui arriver n'était que le décompte qui lui revenait depuis long-temps.

«Voilà bien sur quel gabarit sont construits tous les hommes! C'est le battu qui a toujours tort, et le plus fort qui a toujours raison.

«Mais afin d'en finir une bonne fois pour toutes avec mon histoire, je vous dirai, mes amis, que toutes ces aventures nous portèrent bonheur. Trois ou quatre jours après l'époque, en cinglant au large de la côte d'Afrique, nous fûmes assez chanceux pour mettre le cap sur un grand coquin de trois-mâts anglais qui revenait de l'Inde, chargé d'indigo, de riz, de salpêtre, et autres comestibles de même nature. La prise fut amarinée, comme de raison, et expédiée pour France. Deux jours après, un autre navire venant des mêmes parages tomba de la même manière sous notre grande écoute, et l'amarinage eut lieu tout aussi bien; il n'y avait quasiment qu'à se baisser pour en prendre, comme on dit. La moitié de notre équipage fut envoyée à bord des prises qui venaient se faire gober comme des moutons par le Mange-Tout, et c'est pour lors que nous vîmes clair comme le jour que le corsaire avait été bien baptisé de son nom. Bref, quand nous eûmes bien écumé les mers où nous croisions, nous revînmes tranquillement comme Baptiste au port de Bordeaux, d'où nous étions partis. Les bâtimens anglais que nous avions capturés en tout bien tout honneur avaient eu le sort d'attérir sains et saufs, et chacun des gens de l'équipage, une fois les parts de prises comptées au bureau, eut sa fortune faite pour le restant de ses jours, excepté moi qui trouvai moyen de manger tout mon argent en trois mois avec des amis et des filles publiques. L'économie est une belle chose; mais la bamboche est la perte du matelot.

«Vous m'aviez demandé la raison pourquoi on m'avait donné le nom de maître Révolté. Je viens de vous la dire; c'est parce que j'avais eu le malheur de faire partie d'une révolte à bord du corsaire le Mange-Tout. Les beaux noms de guerre ne tiennent pas long-temps: les mauvais sobriquets ou faux-briquets restent toujours. Sur le rôle d'équipage que le capitaine a dans sa chambre, je suis inscrit sous le nom de Frédéric-Stanislas Labous, qui est mon vrai nom de famille; mais ça n'a pas empêché que depuis vingt ans on continue à m'appeler partout, en toute occasion, maître Révolté, en punition sans doute de mon ancienne faute, que le diable confonde, si jamais il en était capable!

«Ceci doit vous apprendre, jeunes gens qui êtes là la bouche ouverte comme des dorades qui attendent les poissons-volans, que jamais il ne faut faire un pas de travers dans la route du service, si on veut toujours aller droit son chemin. Mon exemple est un avertissement que je vous donne, et un avertissement vaut mieux que si je vous avais mis à chacun une piastre dans la poche pour aller lécher du tafia dans le premier cabaret venu.»

Ainsi finit la longue et philosophique histoire de maître Révolté, et, après l'avoir écouté attentivement près d'une heure, et avoir observé, autant que me le permettait le clair de lune, les mouvemens de sa physionomie pendant sa narration, je restai édifié de la franchise avec laquelle ce brave homme nous avait avoué une des fautes de sa jeunesse et exprimé le repentir sincère dont ce moment d'égarement contre la discipline avait été suivi. Ce n'est pas lui, me disais-je, qui retombera dans la même faiblesse! Il a trop bien appris à obéir et éprouvé trop cruellement ce qu'il en coûte pour avoir enfreint les lois de la subordination! La sévérité du capitaine Doublemin lui a donné une leçon qui lui servira toute sa vie!

J'éprouvais tant d'estime en ce moment pour la rude naïveté de notre maître d'équipage, que je me disposais déjà à le féliciter sur la sincérité des aveux honorables qu'il nous avait faits avec tant de bonhomie dans sa biographie, lorsque le capitaine de notre Oiseau-bleu monta sur le pont et regarda le temps qu'il faisait. Maître Révolté, en voyant le capitaine s'informer du nombre de nœuds que filait le navire, et en l'entendant, une minute après, ordonner de gréer les bonnettes de perroquet, ne put s'empêcher de s'écrier presque assez haut pour être entendu de tout le monde:

—Le tonnerre de Dieu t'enlève, ivrogne patenté et breveté! Le voilà qui vient de s'étourdir la tête d'eau-de-vie, et qui va nous éreinter à nous faire manœuvrer toute la nuit! J'aimerais cent mille fois mieux naviguer à bord du diable, qu'avec des rossignols de ce régiment-là!

Il aurait suffi que notre capitaine, qui n'était pas très-patient, eût entendu un seul des propos que tenait maître Révolté, pour que notre pacifique navire devînt, comme autrefois le corsaire le Mange-Tout, le théâtre d'une rébellion en mer.