[État-major, équipage, personnel du Grand-Chasse-Fichtre.]
Toutes les conjectures que l'on a pu former sur le compte de l'officier supérieur qui obtint l'honneur de commander le Grand-Chasse-Fichtre, ont porté les savans à supposer que la direction et la conduite du navire n'avaient pu être confiées qu'à l'Antechrist en personne.
Un ou deux érudits ont pensé cependant, avec quelque apparence de raison, que le Juif-Errant réunissait autant de titres que l'Antechrist lui-même pour faire admettre la probabilité de sa présence à bord, aux yeux des commentateurs les plus instruits. Mais une seule objection a suffi pour ruiner de fond en comble cette dernière opinion. On a fait observer que le Juif-Errant n'avait jamais passé pour marin, et que l'Antechrist possédait au contraire la connaissance parfaite de toutes les professions; la pratique jointe à la théorie, la science à l'expérience.
Cette assertion a universellement prévalu: c'est l'Antechrist qui est proclamé aujourd'hui pour l'unique et seul commandant du Grand-Chasse-Fichtre, et qui en cette qualité, a été reconnu pour maître après Dieu du bâtiment susdit dénommé.
Le capitaine avait pour état-major tous les officiers de toutes les marines de l'univers. Le second était un gaillard à peu près taillé sur le même gabarit que son chef, un peu moins grand, un peu moins gros peut-être, mais buvant tous les matins son boujaron d'eau-de-vie dans une tasse à café de la grandeur de la rade de Rio, et sans se lécher les babines après avoir flûté cette ration, destinée à tuer le ver et à lui ouvrir l'appétit.
Tous les peuples, nègres ou blancs, rouges ou jaunes, verts ou gris, avaient été portés sur le rôle par rang d'ancienneté, pour former l'équipage. Chaque nation formait un plat de sept millions d'individus, plus ou moins[7]. Les enfans faisaient le service de mousses. Chaque nation mangeait à la même gamelle et buvait au même bidon. Mais comme il n'était que midi devant quand il était déjà quatre heures du soir derrière, eu égard à la différence des méridiens, chaque plat ne dînait que quand le soleil arrivait sur la tête des hommes qui appartenaient à la même gamelle.... Il n'y avait pas besoin, en suivant cet ordre, de sonner la cloche et de faire battre le tambour pour faire manger le monde.
Le commandant, qui n'était pas plus bête que ne le portait l'ordonnance de 81, avait recommandé à son capitaine de frégate, c'est-à-dire à son Antechrist en second, de placer les nations du Sud, et de tous les pays chauds enfin, sur l'avant et dans le milieu du navire, et tous les hommes du Nord sur l'arrière de la chaloupe et du grand mât; attendu, disait-il, que presque toujours le bâtiment aurait le cap sur l'Inde, et l'arrière dans les pays froids. Mais ne voilà-t-il pas que pendant un siècle où l'on eut besoin de faire virer la barque de bord lof pour lof, le navire, au bout de dix mille ans de manœuvre, se trouva avoir l'avant dans les glaces, et l'arrière sous la ligne. De façon finalement que les Chinois et les nègres placés à leur poste de manœuvre sur le gaillard d'avant crevaient de froid, tandis que les gens du Nord, tels que les Suédois, les Danois et les Russes, grillaient de chaud sur leur gaillard d'arrière.
L'équipage se mit alors à crier qu'on voulait mettre la peste et la mortalité à bord: il y eut une révolte de ceux de l'avant et de ceux de l'arrière, qui, ne pouvant pas se battre contre le commandant, qui n'était pas facile à démâter, se prirent à se battre entre eux. Mais comme la révolte devait durer long-temps, le commandant laissa crier ses gens et il se mit à ordonner à son second de commencer à faire revirer le navire de bord, pour rétablir un peu l'ordre et la discipline. Ce qui fut dit fut fait; mais le second revirement n'est pas encore fini à l'heure qu'il est. Un accident dont nous parlerons bientôt vint contrarier cette manœuvre importante.
Il n'arriva qu'une fois au commandant de vouloir traiter ses amis à son bord; mais le dîner fut assez remarquable. Les gens qui ne traitent pas souvent traitent bigrement bien quand une fois ils s'y mettent.
Les amis du commandant n'étaient pas des personnes ordinaires, comme on peut bien le penser. Sans être tout-à-fait de sa taille, ni même de celle du second, ils ne laissaient pas que d'avoir quelques lieues de hauteur avec un embonpoint proportionné, ni trop gras ni trop maigres, entrelardés enfin, ainsi qu'il convenait à de beaux hommes et à des invités à la table du capitaine du Grand-Chasse-Fichtre.