[Détails de bords et accidens de mer.]
[Fin de l'histoire.]
L'épouse du second, grosse belle femme de bonne mine, haute et carrée à peu près comme l'île de Palme, voulut un jour venir voir à bord monsieur son mari, qu'elle appelait son chouchou. Mais cette grosse petite mère eut le malheur de monter par l'escalier de babord, au moment où monsieur son époux, revenant en Europe, dans sa yole, de l'île de Madagascar, où il avait été casser la croûte avec la reine de l'île, montait à tribord, par l'escalier de commandement. La femme du second eut beau courir à la rencontre de son mari, et celui-ci à la rencontre de son épouse, ça fit brosse pour eux; la grosse mère mourut de vieillesse avant de pouvoir rejoindre son chouchou, la largeur du navire s'étant opposée, pendant la moitié de leur vie, à la rencontre de ces époux infortunés.
A bord des autres vaisseaux, on suspendait anciennement, comme vous le savez ou comme vous ne l'avez jamais su, un filet de casse-tête au-dessus du gaillard d'arrière, pour empêcher les poulies ou les matelots qui se laissaient tomber de là-haut, de descendre en double sur la boule des officiers, quand le lieutenant de quart et ses amis se promenaient sur le pont en faisant crier leurs bottes neuves. Mais à bord du Grand-Chasse-Fichtre, pas plus de filet de casse-tête que de pommade à la rose dans le creux de la main: quand une centaine de tiens-bon-là[9] dégringolaient de dessus la grand'hune ou les barres de perroquet de fougue, pas de soucis pour les officiers, les dégringolés restaient toute leur vie durante à tomber sur le pont, et ils étaient généralement réduits en poussière dans l'air, avant de pouvoir jouir de la satisfaction de s'étaler en grand sur le tillac ou sur la dunette.
Un navire de la force et de la façon du Grand-Chasse-Fichtre ne pouvait jamais à coup sûr être amariné par d'autres bâtimens, ni tomber sous l'écoute d'une frégate pour amener, comme une mauvaise barque, devant un bout de pavillon anglais ou français. Il n'y avait que par lui-même qu'il pouvait être vaincu enfin. Mais ce n'était pas là encore une chose facile à faire.
Cependant il arriva un jour où le Grand—Chasse-Fichtre devait se trouver à deux doigts et demi de sa perte: mais à deux doigts et demi de la main de son commandant, qui avait le bras long et la pogne forte.
Le commandant l'Antechrist, ainsi que nous l'avons déjà récité plus haut, avait ordonné à monsieur son second de faire revirer le navire de bord, en laissant arriver vent-arrière. Le second avait commandé de mettre en conséquence la barre au vent, et de border à plat, s'il était possible, l'écoute du petit foc. Cette évolution demanda un peu de temps.... Or, pendant qu'on faisait manœuvre à bord, pour remettre l'arrière du bateau dans les climats froids et le milieu sous la ligne ou à peu près, voilà que l'arrière, au bout de quelques siècles, plus ou moins, s'engage sur le fond de la côte d'Irlande, tandis que le beaupré va chavirer en même temps tous les verres et les assiettes qui se trouvaient sur la Table-Baie du cap de Bonne-Espérance. La barque donna trois ou quatre petits coups de talon, mais de ces coups de talon si doux que l'équipage ne s'en aperçut seulement pas dans le premier moment. Ce ne fut que lorsque le second ordonna de jeter un peu de lest par dessus le bord, pour alléger seulement le navire de trente-six mille ou quarante mille pieds, que les gens du gaillard d'avant commencèrent à se douter de l'échouage.... On se mit d'abord à envoyer par le petit panneau de l'avant et de l'arrière quelques manées de sable et de cailloux à l'eau; mais voyez la chose! Les plus gros galets que l'on envoya en pagaye le long du bord firent des îles dans la mer et restèrent en place debout à la lame et au vent; ce sont ces petites îles que vous voyez sur les côtes d'Afrique, et c'est le menu sable débarqué du bord qui a formé les bancs de la Grande-Sole et de la Petite-Sole que vous trouvez encore avant d'entrer en Manche. Faute de précautions, on faisait bien des bêtises à bord de ce navire-là. Mais que voulez-vous? n'est pas marin qui ne se met jamais dedans....
Enfin, pour en finir, l'équipage se doutant que le bâtiment avait touché, se mit à avoir peur et à vouloir jouer des jambes pour sauter à terre plus vite que ça dans les embarcations. Les officiers de quart sur le gaillard d'avant dirent aussitôt et tout d'une voix: Doucement, les amoureux! on ne va pas à terre ici les uns sans les autres; tout le monde ou personne: c'est la consigne du bord en cas d'événement. Les nations de devant qui n'étaient, comme vous le savez bien, que des tas de Chinois, de Malais, de Lascars, de Malgaches et autres beaux-sales[10] de la même acabite, se révoltent net et sec: ramassis de canailles qui se débarbouillent la figure à l'eau trouble, dans la marée du Gange et le courant de la rivière Jaune!
Les officiers du gaillard d'avant, voyant la farce, attendu qu'ils étaient placés debout aux premières loges, tinrent conseil pendant plusieurs années de suite sans désemparer.... On décida, après bien des cérémonies, qu'il fallait informer le commandant ou le second de la révolte des Pékins et Paliacas de l'avant. Aussitôt que l'affaire fut décidée, arrêtée et conclue, l'on expédia des courriers à cheval en grosses bottes sur des chameaux d'Égypte, pour aller prévenir les chefs de l'insubordination des carabeaux de Poulaine. Les courriers envoyés avec les dépêches à l'adresse du commandant, les dromadaires et chameaux qui portent ces courriers, et ces courriers qui portent ces dépêches, les petits mousses qui galoppent à la course à la queue des chameaux, les gendarmes d'ordonnance qui suivent les mousses, l'escadre légère des éléphans et des hippopotames expédiés pour escorter la diligence, tout le bataclan enfin de cette caravane en plein pont, est encore même en route au moment où je vous parle, le cap sur la chambre du commandant, faisant bonne route au nord, toutes voiles dehors haut et bas, avec une brise carabinée de sud-ouest. A la date des dernières nouvelles, elle n'était pas encore arrivée, depuis plus de mille cinq cents ans de voltige et de poste-aux-matelots....
Voilà l'histoire: la révolte fera long feu, parce qu'elle a été mal amorcée. Le Grand-Chasse-Fichtre, malgré son avarie sur les bas-fonds de la côte d'Irlande, tiendra bon, parce que les ingénieurs de la marine, descendus dans la cale, où on ne voyait goutte, pour examiner le mal, ont dit que le navire pourrait encore aller un bon million et demi d'années après la fin du monde. C'est un million et demi de plus qu'il ne m'en faut pour vous souhaiter bon quart et bonne nuit, et pour avoir l'honneur de me fiche un peu proprement de tous ceux qui m'ont écouté le panneau de cambuse ouvert[11] comme la gueule de mon sac, et les sabords de chasse[12] fermés comme le trou de la bouteille[13] du commandant.