De sorte que, par un singulier retour des choses d’ici-bas, les pauvres moines qui s’étaient réfugiés dans les forêts sauvages après avoir quitté Solesmes ou Cluny, par horreur pour la somptuosité de ses bâtiments, fondèrent des établissements nouveaux sous la rigidité de règles austères qui devinrent, à leur tour, plus grands, plus riches, plus somptueux que ceux dont ils avaient condamné la magnificence; avec cette différence que la ruine de l’institut cistercien, causée par l’excès de ses richesses, fut si complète qu’il ne reste plus de leurs innombrables monastères, détruits ou dénaturés par les révolutions sociales, que quelques vestiges archéologiques et des souvenirs historiques.
L’influence de l’institut cistercien se manifesta en divers pays d’Europe: en Espagne, dans le grand monastère d’Alcobaco, en Estramadure, qui aurait été bâti par des moines architectes envoyés par saint Bernard; en Sicile, où l’abbaye de Montreale est célèbre par la richesse de ses détails architectoniques; en Allemagne, par la fondation des abbayes d’Altenberg en Westphalie et de Maulbronn dans le Wurtemberg. En 1133, Everard, comte de Berg, appela les religieux de Cîteaux et, en 1145, ils fondèrent sur les bords de la Dheen une abbaye magnifique qui fut habitée par des religieux cisterciens jusqu’à la Révolution, époque à laquelle elle subit le sort des maisons religieuses.
L’abbaye cistercienne de Maulbronn est la mieux conservée de celles qui sont dues à l’influence de saint Bernard pendant les XIIᵉ et XIIIᵉ siècles. L’église abbatiale, le cloître, le réfectoire, la salle du chapitre, les celliers, les magasins, les granges et le logis de l’abbé, séparé des bâtiments claustraux auxquels ils étaient reliés par une galerie, existent encore dans leur état primitif. L’abbaye de Maulbronn marque mieux encore que celle d’Altenberg le caractère de simplicité conforme aux instructions données par saint Bernard ou sous son influence par les règles bénédictines réformées à Cîteaux dans les premières années du XIIᵉ siècle.
Dans les provinces qui formèrent la France moderne, les colonies cisterciennes s’étaient propagées rapidement dès le XIIᵉ siècle.
Il existait dans l’Ile-de-France des abbayes importantes et célèbres dont il reste encore des ruines qui
Fig. 141.—Abbaye cistercienne de Maulbronn (Wurtemberg).—Plan.
donnent l’idée de leur splendeur monumentale, comme celles d’Ourscamps, près de Noyon; de Chââlis, près de Senlis; de Longpont et de Vaux-de-Cernay, près de Paris. En Provence, les monastères et les prieurés du XIIᵉ siècle sont nombreux, comme ceux de Sénanque, de Silvacane, du Thoronet et de Montmajour, près d’Arles, à l’extrémité de la vallée des Baux. Parmi les abbayes fondées au XIIIᵉ siècle, on peut signaler celle de Royaumont, dans l’Ile-de-France; Vaucelles, près de Cambrai; Preuilly-en-Brie; la Trappe, dans le Perche; Breuil-Benoît, Mortemer et Bonport, en Normandie; Boschaud, en Périgord; l’Escale-Dieu, en Bigorre; les Feuillants, Nizors et Bonnefont, en Comminges; Grandselve et Baulbonne, près de Toulouse; Floran, Valmagne et Fontfroide, en Languedoc; Fontenay, en Bourgogne, etc.
Vers la fin du XIᵉ siècle et dans les premières années du XIIᵉ, des congrégations s’étaient formées dans le même esprit que Cîteaux; «au premier rang se place l’ordre des prémontrés, ainsi nommés de l’abbaye mère fondée en 1119 par saint Norbert à Prémontré, près de Coucy[62]». Ils fondèrent les monastères de Saint-Martin à Laon et d’autres en Champagne, en Artois, en Bretagne et en Normandie.
Dans les premières années du XIIᵉ siècle, Robert d’Arbrissel fonda plusieurs monastères doubles d’hommes et de femmes à l’exemple de ceux qui avaient été créés en Espagne au IXᵉ siècle; celui de Fontevrault n’eut pas plus de succès que les autres au point de vue monastique, mais il en est résulté de superbes édifices, et l’abbaye même contribua par ses constructions grandioses au progrès de l’architecture qui se développa en Anjou dès le commencement du XIIᵉ siècle, et se manifesta à Angers principalement par des œuvres architectoniques dont nous avons signalé l’importance capitale dans la première partie de ce volume.