La partie de l’enceinte de la cité de Carcassonne, construite par les Visigoths au VIᵉ siècle, a conservé ces dispositions suivant les traditions romaines. «Le sol de la ville est beaucoup plus élevé que celui du dehors et presque au niveau des boulevards. Les courtines[71], fort épaisses, sont composées de deux parements de petit appareil cubique, avec des assises alternées comprenant plusieurs rangées de briques; le milieu est rempli non de terre, mais de blocage maçonné à la chaux[72].» Les tours cantonnant les courtines et s’élevant au-dessus d’elles étaient disposées de manière à pouvoir être isolées des murs par l’enlèvement de ponts mobiles, afin de faire de chaque tour une place d’armes indépendante qui pouvait arrêter l’assaillant.
La figure 165 donne une partie de la face nord-ouest des remparts de la cité de Carcassonne et la première tour ronde; à gauche du dessin est la tour romano-visigothe, accompagnée à droite et à gauche des courtines du même temps.
Suivant les traditions romaines, l’enceinte des villes, formée par les murailles renforcées de tours, était dominée par une construction, château ou donjon, que nous verrons dans le chapitre suivant; le château commandait la place, qui était le plus souvent établie sur les rampes d’une colline bordée par un cours d’eau; le pont communiquant avec l’autre rive était fortifié par un châtelet ou tête de pont qui pouvait défendre le passage.
Les villes avaient souvent deux enceintes séparées par un large fossé, et dès la fin du XIIᵉ siècle les architectes, inspirés par les grands travaux faits par les croisés en Orient, avaient déjà réalisé dans l’architecture militaire les mêmes progrès qui s’étaient manifestés à la même époque dans l’architecture religieuse et monastique.
Les conquêtes faites en Orient par les croisés et établissant la possession chrétienne avaient été divisées en fiefs dès le XIIᵉ siècle; elles se couvrirent de châteaux, d’églises et de fondations monastiques, entre autres celles des ordres de Cîteaux et de Prémontré.
D’après G. Rey, on vit alors aux environs de Jérusalem les abbayes ou prieurés du mont Sion, du mont Olivet, de Josaphat, de Saint-Habacuc, de Saint-Samuel, etc.; en Galilée, celles du Mont-Thabor et de Palmarée... L’organisation militaire fut réglée par les assises de la Haute Cour indiquant le nombre des chevaliers dus par chaque fief et celui des sergents que les églises et les bourgeoisies devaient pour la défense du royaume... Ce fut vers le milieu du XIIᵉ siècle que les établissements chrétiens de terre sainte furent les plus prospères... Au milieu des guerres dont la Syrie fut le théâtre à cette époque, les Francs s’étaient approprié l’architecture militaire byzantine représentant les traditions de l’antiquité grecque et romaine... Dans la construction des forteresses qu’ils élevèrent alors en Syrie, les croisés prirent aux Grecs la double enceinte flanquée de tours...; plusieurs de leurs forteresses, notamment celle de Morgat, du Krak des chevaliers et de Tortose, ont été conçues sur des proportions gigantesques; elles appartiennent à deux écoles: la première est l’école franque, qui paraît avoir pour prototypes les châteaux construits en France aux XIᵉ et XIIᵉ siècles... Les tours de l’enceinte sont presque toujours rondes; elles renferment un étage de défenses, et leur couronnement ainsi que celui des courtines sont crénelés suivant le mode français... Il faut signaler d’abord la double enceinte empruntée aux Byzantins où la seconde ligne commande la première et en est assez rapprochée pour permettre à ses défenseurs de prendre part au combat si l’assaillant emporte la première ligne; ensuite l’application des échauguettes en pierre,—qu’on ne voit apparaître en France qu’à la fin du XIIIᵉ siècle,—remplaçant les hourds en bois et efin l’adoption des talus en maçonnerie, qui, triplant à la base l’épaisseur des murailles, déjouait les attaques des mineurs en affermissant l’édifice contre les tremblements de terre si fréquents dans ces contrées...
Fig. 166.—Forteresse de Kalaat-el-Hosn en Syrie (le Krak des chevaliers), relevé par M. G. Rey.
La seconde école est celle des templiers; le tracé se rapproche des grandes forteresses arabes et le caractère principal, c’est que les tours, peu saillantes, sont invariablement carrées ou barlongues... La forteresse de Kalaat-el-Hosn[73], ou Krak des chevaliers, commandant le défilé par lequel passent les routes de Homs et de Hamah à Tripoli et à Tortose, était une position militaire de premier ordre... Elle formait, avec les châteaux d’Akkar, d’Arcos, de la Colée, de Chastel-Blanc, d’Areynieh, de Yammour,