«De ce fait si remarquable qu’il a pu frapper un écrivain indifférent, autant qu’on peut l’être, au mouvement des arts, on a saisi depuis longtemps la partie morale. On y a vu une démonstration du sentiment d’espérance qui s’était produit après l’an 1000 dans la chrétienté rassurée sur la durée du monde; on a interprété cette ardeur à refaire partout des édifices religieux comme la preuve de l’empressement que mettaient les hommes à renouveler en quelque sorte l’alliance avec le Créateur, la crainte d’un cataclysme universel s’étant dissipée. C’est quelque chose que de savoir qu’à un certain moment un pareil élan s’est produit; mais le texte de Raoul Glaber dit plus que cela. En effet, quand il explique que des monuments déjà dignes d’approbation étaient jetés par terre pour faire place à d’autres monuments plus louables, il donne à entendre que la génération de l’an 1000 posséda le moyen de faire mieux ou, pour le moins, autrement que les générations précédentes. Il constate donc un progrès de l’art[47].»
Ce progrès consiste évidemment dans le voûtement des églises, et ce système fut adopté avec enthousiasme par des peuples amoureux de la nouveauté et qui voyaient là une image de la durée à laquelle ils s’apercevaient que le monde était voué derechef.
L’avènement de l’architecture romane est donc constaté par le passage de Raoul Glaber, c’est-à-dire au commencement du XIᵉ siècle.
Cependant le nouveau système de construction ne fut pas appliqué partout dès l’an 1000, car en 1008, d’après le récit de Raoul Glaber, un légat fut envoyé de Rome pour consacrer l’église de Beaulieu, près de Loches, qui venait d’être bâtie par la libéralité de Foulque Nerra, comte d’Anjou; le jour même de la cérémonie, un ouragan s’engouffra dans l’église et dispersa les lambris du comble qui, avec la couverture entière, furent précipités sur le sol par-dessus le pignon occidental. Ce qui prouve bien que l’église de Beaulieu était couverte en bois à la manière des anciennes basiliques.
D’ailleurs, le nouveau système ne s’est pas appliqué immédiatement dans toute son amplitude; ses effets commencèrent par des essais timides que l’on peut constater en divers pays, notamment en Bretagne et en Normandie, dans les édifices bâtis dans la première moitié du XIᵉ siècle. Les églises de Loctudy, de Fouesnant, de Saint-Melaine, de Lochmaria; les églises abbatiales de Caen (avant les voûtes du XIIᵉ siècle), de Cerisy-la-Forêt, du Mont Saint-Michel, dont les plans rappellent les dispositions basilicales, n’ont de voûtes d’arête que dans les bas côtés; leurs grandes nefs étaient couvertes en bois. La très somptueuse église de Jumièges, qui fut commencée en 1040 et dont les ruines sont une des merveilles de la Normandie, n’a jamais porté, dans sa partie romane, que des lambris sur sa grande nef.
Il faut aussi tenir compte du climat. Dans le même temps ou, dans les pays septentrionaux, on en était encore aux essais timides du nouveau système, les contrées méridionales étaient plus avancées et couvraient déjà complètement leurs édifices par des voûtes. On voit s’élever à Périgueux, dans la première moitié du XIᵉ siècle, une vaste église à cinq coupoles, construite à l’imitation de l’église des Saints-Apôtres de Constantinople, exemple complet d’un art admirable dans lequel on voit les influences byzantines et syriennes réunies comme à souhait, pour imprimer une impulsion nouvelle à l’architecture en apportant à l’art roman un vivifiant concours dont les effets ont été si manifestement féconds dans les siècles suivants.
Afin de faciliter l’étude de l’architecture romane, nous croyons utile d’établir l’ordre suivant pour les édifices présentant un grand intérêt au double point de vue de la construction et de l’archéologie: baptistères ou chapelles rurales et funéraires; églises de forme basilicale; églises rondes ou polygones; églises voûtées, en nous attachant seulement aux grandes divisions et aux caractères principaux de l’architecture. D’ailleurs, les détails concernant les profils, les appareils, la sculpture ont été si bien étudiés par de Caumont, si parfaitement décrits par Quicherat et si admirablement dessinés par Viollet-le-Duc qu’il n’est pas possible de faire plus ni mieux. Les Essais sur l’architecture religieuse du moyen âge, les Fragments d’un cours d’archéologie et le Dictionnaire raisonné de l’architecture française sont, du reste, dans toutes les mains; nos lecteurs y pourront trouver, avec les plus utiles enseignements, tous les détails particuliers que nous croyons inutile de reprendre après les travaux des auteurs que nous venons de citer.
CHAPITRE II
BAPTISTÈRES OU CHAPELLES RURALES ET FUNÉRAIRES.—BAPTISTÈRE DE BIELLA (ITALIE).—CHAPELLES RURALES DE SAINTE-CROIX, A MUNSTER (GRISONS), DE LA TRINITÉ (ILE SAINT-HONORAT DE LÉRINS) ET DE QUERQUEVILLE (PRÈS DE CHERBOURG).—BAPTISTÈRE OU CHAPELLE FUNÉRAIRE DE SAINTE-CROIX DE MONTMAJOUR (FRANCE).
Il existe encore en divers pays de petits édifices anciens fort intéressants: baptistères ou chapelles.