— Comment, comment, mais tu rêves, dis-je au cireur enragé ; tu crois que tu as des petits camarades parisiens qui cirent les passants ?
Ah ! voilà encore un détail dont il se moquait bien ! « Kif ! kif ! la glace de Paris », hurlait-il. Le gaillard voulait mes deux sous.
Il les a eus.
— Tiens, dis-je à la fin, cire ! et surtout, attention à toi, cire : Kif ! kif ! la glace de Paris !
Un voyage à bicyclette n’exclut pas les observations d’un ordre sans rapport aucun avec le cyclisme, telles, du reste, que celles qu’on vient de lire.
Sur la fin de notre dix-neuvième siècle, une question d’une terrible gravité agite les nations : la question juive. Le publiciste français, Édouard Drumont, apôtre de l’antisémitisme, remue en ce moment les masses populaires avec une vigueur telle qu’elle provoque la surprise chez les indifférents et que l’on se demande parfois si l’objet d’une guerre aussi acharnée en justifie la violence.
Pour ma part, Français et catholique, je ne pouvais voir sans défiance la race juive envahir notre pays et s’insinuer dans nos affaires jusqu’à devenir la maîtresse absolue et sans appel de notre France. Toutefois, je n’osais encore approuver le système de proscription en masse, craignant de faire supporter à des innocents les fautes de quelques grands coupables.
Mon bref séjour en Algérie a suffi pour éclairer d’un jour plus net ma religion.
Bien que préoccupé d’une foule de détails relatifs à notre expédition aventureuse, et sans faire de cette expédition un voyage d’observations philosophiques, scientifiques ou morales, quelque chose m’a remué jusqu’au plus profond de mon être : c’est l’immense gémissement de douleur poussé par l’Algérie tout entière contre la race juive ; lamentation sans fin, renouvelée à chaque minute, à chaque seconde, dans les grandes villes, dans les villages, dans les moindres hameaux.
Le juif ! oh ! le juif ! La lèvre blêmit quand elle prononce ce nom exécré, la lèvre de l’Arabe comme celle de l’Européen, du Français comme celle de l’Italien et de l’Espagnol. Où est-il donc, ce juif insaisissable ? Tout le monde le maudit, et lui, où est-il ? Où ? On me désignait partout le quartier juif. Mais les habitants ne sortent donc jamais !