—Pardieu! moi aussi, je comprends, s'écria le médecin. Ce n'est pas un motif.
—Eh bien, soit! Demain, je la conduirai à Kercoëth, lorsque la marée sera descendue à moitié, pour qu'elle entende moins le flot.
Robert était en proie à de cruelles songeries: son inquiétude, celle de son père, l'entrée à Kercoëth. Jamais il n'en avait franchi le seuil, voici qu'il l'allait habiter, comme fils de la maison, prendre la place de Hughes, renouer la chaîne brisée de la descendance...
XII
Sortie à pas lents—par bravade—du salon de Karenthal, Justine ne se voyait pas plutôt dehors qu'elle se mettait à une allure rapide. Blanche la déroutait, avec ses grands yeux noirs, limpides, son inquiétant sang-froid. Résolue autant que passionnée, de plus riche, honorée, puissante, elle devenait un danger sérieux; Justine en inféra que la Bretagne ne lui valait rien. Le premier village traversé fut Kercoëth. Elle s'informa d'un moyen de transport. La nuit était tombée, le courrier parti, les maisons s'allumaient pour la veillée. On eût dit qu'un mot d'ordre contrecarrait ses desseins: personne ne disposait d'une carriole, ou n'était d'humeur à la conduire à la gare la plus proche. Ne se souciant pas de coucher à la belle étoile si près de Kercoëth, elle serra contre ses jupes le sac où tenait sa fortune et descendit sur la plage, elle y aurait sans doute plus de chance. Presque immédiatement, une jeune fille l'accosta.
—Vous désirez faire une promenade en mer, madame?
—Non, je veux partir.
—Par le bateau de Saint-Nazaire, peut-être?
—Précisément, répondit Justine, à mille lieues de soupçonner l'existence du bateau de Saint-Nazaire.