—Que leur avais-tu fait?
—Je les interrogeais sur mon troupeau. Je l'ai perdu. Comme je suis un enfant trouvé, ils ne veulent pas que je leur parle.
Des larmes brillaient en ses yeux bleus. Il paraissait si triste; la petite fille se jeta à son cou, dans un besoin de consoler, surprise que personne ne l'aimât, le pauvre, n'admettant point que quelqu'un subît cette grosse injustice de vivre sans tendresse. Il avait l'air affectueux et doux, il était gentil malgré ses haillons et on le traitait en bête sauvage! Elle le questionna de nouveau:
—Comment t'appelles-tu?
—Robert.
—Eh bien, Robert, je serai ton amie.
Gaston, revenu de sa belliqueuse expédition, n'était pas sans remords: leur espièglerie seule mettait en fuite le troupeau de Robert et risquait de faire lapider l'enfant.
—Je ne sais où il est, dit-il; c'est nous qui l'avons effrayé pendant que tu dormais. Notre granger va t'aider à le rassembler. Tu seras un peu en retard, voilà tout.
Le soir, quand Robert retrouva son taudis, il n'y retrouva pas son sommeil accoutumé. Pour le retard, M. Benoît lui labourait l'échine à coups de gaule; à peine en sentait-il les meurtrissures, il songeait à l'étreinte charitable de deux bras d'enfant, aux baisers de lèvres vermeilles sur son visage de conspué. Autrefois, on l'embrassait ainsi, on le berçait ainsi d'un sourire. Les chants célestes lui bourdonnant au cœur, un peu de joie suffisait à les y faire renaître. En arrivant chez M. Benoît, voilà bien des années, il gardait des tendresses, des attaches, des regrets de choses que, depuis, obscurcissait le temps. A force de mauvais traitements et de misères, M. Benoît s'imaginait les avoir tués; une fée venait de les ressusciter. Robert cherchait à grouper ses souvenances lointaines, figures effacées de personnes, paroles sans suite, bribes d'airs harmonieux; il cherchait à revivre l'époque, perdue dans la brume, où il riait. Peut-être que d'y penser lui ferait revoir son pays. Son pays! Ce n'était pas comme le Vivarais, cela ne se ressemblait point. Le Vivarais était beau; mais, là-bas! Il se rappelait une nappe sans limites, bleue avec des moirures vertes, pailletée d'or et d'écume blanche, qui rejoignait le ciel et qui grondait. Il la voyait autrefois, autrefois, quand on l'embrassait.
A dater de ce jour, l'existence animale, la seule possible chez Benoît, cessa brusquement. Il ne faut aux fleurs, pour éclore, qu'une goutte de pluie et un rayon de soleil. Une amitié rouvrait le trésor d'il ne savait quelles richesses intimes l'emplissant de joies inespérées et du bonheur de vivre. Dans la rosée des aurores, sur le sommet des coteaux, il écoutait les mille voix de la nature saluer le lever du jour. Sous la brûlure des rudes midis, dans le silence accablé de la plaine, il écoutait les harmonies profondes sourdre de l'assoupissement des solitudes. Le soir, oublié de tous, couché au bord du fleuve, il écoutait les cadences argentines sortir du cliquetis des flots. C'était une fête continuelle, peuplée de fantômes involontaires, de visions brillantes, de formes inexplicables, où se détachait le pur éclat de deux yeux châtain clair, très tendres, fouillant les siens. La complicité de l'âme fait les trois quarts de nos bonheurs. Il était heureux, quoique son pain restât aussi noir, M. Benoît aussi brutal, aussi dure sa vie. Il cueillait des fleurs dans la montagne, et, en passant devant la Riveraine, maison de mademoiselle Blanche, les offrait à la petite fille, qui jouait toujours sur la pelouse le soir; elle disait un «merci» gracieux, en demandait d'autres pour le lendemain. Fruits sauvages, insectes bizarres, nids d'oiseaux, pierres curieuses, ce fut un tribut quotidien. Il pouvait donc revenir, et lui, qui ne possédait rien, donner quelque chose! Mademoiselle Blanche battait des mains à chaque offrande.