L'enfant poussa un soupir qui remua M. Laffont.
—Pauvre petit! dit le père de Blanche, en mettant une caresse aux boucles emmêlées des cheveux blonds.
C'était prendre le cœur de Robert, qui conta tout d'une haleine le peu qu'il savait de l'autrefois, son existence misérable, ses récents bonheurs et sa gratitude pour Blanche. M. Laffont songeait, en l'écoutant, que Dieu venait, selon toute apparence, de placer un devoir sur sa route.
Avant de rentrer à la Riveraine, il alla chez Benoît, le pressa de questions. D'où tenait-il Robert? Quelle était sa famille? L'autre se barricadait avec rage dans l'hospice des Enfants-Trouvés. Une famille, à ceux qu'on ramassait en pareil lieu? M. Laffont insista: Robert se rappelait ses parents, son pays, dépeignait la mer, gardait un souvenir vague, pourtant positif, de choses que le très bas âge ne remarque pas; il n'était donc plus au berceau lorsqu'on le prenait aux Mérilles. Soutenu par le regard de sa femme qui, derrière l'interlocuteur, faisait des signes impérieux, Benoît s'embrouillait à dessein en des apostrophes contre le pâtre et des dithyrambes à leur gloire personnelle, dont la conclusion la plus nette fut que sa digne moitié et lui représentaient la charité dans ce bas-monde, où Robert incarnait l'ingratitude. L'embarras, la colère, les refus de répondre accrurent chez M. Laffont la certitude d'un mystère intéressant sur la piste duquel il remerciait la berceuse de Schumann de l'avoir mis, que l'attitude bizarre du rustre rendait plus piquant, et qu'il se promit de tirer au clair.
Un formidable geste de menace ponctua sa sortie. Ah! le vagabond parlait, se souvenait, faisait devant les curieux craquer sa peau? on la lui tannerait donc.
—Prends garde! dit la femme. Ta main est lourde. Tu vas le tuer ou l'estropier. Avec l'intonation paisible d'une bonne commerçante soucieuse avant tout des profits de la caisse, elle ajouta: En trouverions-nous un autre pour le remplacer, comme la dernière fois?
Un grognement de bête accueillit l'observation. Benoît détestait qu'on lui ressassât l'histoire: un petit disparu, sans que personne s'en fût douté, un second venant à point et laissant les comptes en règle à l'endroit de l'hospice. Tête d'enfant pour tête d'enfant. Rien ne se ressemble davantage—à distance.
—D'ailleurs, et la dame? reprit la ménagère.
—Elle se soucie bien de lui! Elle recommandait de le traiter comme un cheval; cela revenait à dire de le supprimer.
M. Laffont appartenait à une famille fixée de temps immémorial dans le Vivarais. Jadis considérable, le patrimoine, à la révolution de 1830, se trouva presque dévoré. M. Laffont se contenta des bribes: entre sa femme, son fils et sa fille, elles lui permettaient encore le bonheur. Tout le pays appréciait son excessive bonté, sa façon d'être douce aux plus humbles. Cette bonté traditionnelle fut à peine en éveil au sujet de Robert, qu'il mit tout en œuvre afin de se guider dans ce méandre obscur. Il commença d'abord; et sous cape, une sorte d'enquête. Le maître des Mérilles, jadis obéré de dettes, levait en peu de temps ses hypothèques, arrondissait son domaine, grâce à un legs, disait-il. Certains parlèrent d'absences mystérieuses de madame Benoît, suivies de l'apparition du pâtre Robert, quelque sept ou huit ans plus tôt. La version générale fixait à sa naissance l'entrée de Robert aux Mérilles: il venait de l'hospice de Lyon et l'administration le laissait là, sans doute par oubli.