—Aussi ne vous ai-je point interrogée en quittant Karenthal.

—Par contre, depuis un quart d'heure, vous vous dédommagez amplement.

—Vous êtes le seul être auquel je puisse parler à cœur ouvert, je suis venu à vous. C'est le contraire de toutes mes habitudes, rendez-moi cette justice, et convenez que j'y dois être poussé par des circonstances exceptionnelles. Jusqu'ici, de nous deux, vous seule aviez fait allusion à mon père. Quand vous l'avez évoqué, je me suis imposé silence. Pour que j'ose, à mon tour, devant vous, aborder ce sujet, il faut bien qu'une nécessité impérieuse m'y force. Cela ne signifie point que je m'arroge une tutelle.

—Là!... vous vous emportez.

—C'est que vous me traitez en petit garçon. Si vous saviez pourtant ce qui se passe dans mon cerveau! Il se frappa la poitrine d'un geste violent.—Et ce qui se passe là!

Elle eut un élan de compassion:

—Je vous défends de souffrir.

—Alors, empêchez-moi de voir, ou, quand je vois, de comprendre. Expliquez autrement que par de cruelles paroles l'énigme insupportable où, grâce à vous, je me débats. Vous vous plaignez de mes questions, à qui donc les adresserais-je? Qui m'a contraint d'habiter ici? Qui s'est emparé de ma vie et l'a faite sienne? J'étais résolu de marcher seul; qui m'a tendu la main avec des prières, avec des larmes? Dieu m'en est témoin—et je vous le dis, parce qu'il faut bien, enfin, que je vous le dise—si vous ne m'aviez montré la soumission presque comme un devoir, je me serais révolté. Car rien ne m'attirait, oh! je vous le jure, rien. Je suis venu en dépit de moi-même, honteux de vos bienfaits si vous ne me les deviez pas, honteux encore si vous me les deviez, tant il me semblait en être indigne, puisque j'étais indigne d'en savoir clairement les motifs.

L'afflux des lourdes pensées battait sous ses tempes. Toute la rancœur des derniers mois s'échappait de ses lèvres; les longues méditations solitaires, dans un brusque déchaînement de l'âme, éclataient.

—Je me suis tu cependant, reprit-il. Mais les faits s'accumulaient, s'entassaient sous mes yeux. Est-ce ma faute si j'ai de la mémoire? Et je me souviens... Je me souviens que, appelée en Bretagne, vous avez d'abord refusé de m'emmener avec vous. Je me souviens de l'insistance nécessaire pour obtenir de vous suivre. A Karenthal, toutes mes sorties étaient épiées, Legouet était devenu mon ombre. Le hasard d'une promenade m'a conduit devant Kercoëth, vous l'avez su, je vous ai vue frémir de l'apprendre et pâlir. Je vous ai vue en face de la Renotte... Ah! les gens de Kercoëth haïssent bien les gens de Karenthal. Cette haine s'est reportée sur moi. Pas tout entière pourtant; si la Renotte est aveugle, son fils et sa petite-fille ne le sont pas. Or, ceux-là... Tenez, quand je suis entré dans votre salon tout à l'heure, je vous assure, je n'avais pas l'intention de vous dire ces choses. Mais elles m'étouffent. Ah! je ne suis pas le fils de M. de Kercoëth? Alors pourquoi refusiez-vous de m'emmener en Bretagne, pourquoi m'y surveillait-on, pourquoi surtout, dès que vous avez été mise au courant de ma rencontre avec Jean-Marie Auvray, avons-nous disparu en une nuit comme des malfaiteurs?