Cette lettre a fait tout le mal; comment ai-je pu l'écrire; ma conduite première, hélas, depuis un mois y concordait; pourquoi ai-je écrit cette lettre?
«Ma chère amie,
»Je vous ai expliqué que si vous pouviez compter sur moi, c'était seulement dans une mesure un peu restreinte. Si je disposais de grandes ressources, je vous demanderais que vous acceptiez ce qui vous est nécessaire pour votre train de maison. Pardonnez-moi d'ailleurs que je sois surpris par vos expressions de—sacrifice pécuniaire un peu sérieux. Ce que j'ai fait n'est guère au prix de ce que je voudrais faire; mais le jugez-vous une plaisanterie? Et vous, depuis deux mois, qu'avez-vous fait pour votre part? Vos promesses m'annonçaient plus qu'une heure accordée un après-midi. Je ne pourrai être chez vous après-demain qu'à cinq heures; veuillez me laisser un mot si je puis revenir le soir. En ce cas, comptez sur moi. Au revoir, et croyez.....»
«Mardi matin.
»Bien touchée de vos bonnes paroles! regrette que vous ne puissiez venir demain à une heure; je vous attendrai jusqu'à deux heures. Vous savez que j'ai des ménagements à conserver; eh bien j'ai à mon service une personne que je ne puis garder. Il me faudrait cent cinquante francs demain soir pour la congédier; et une fois débarrassée de la sus-dite je serai plus libre de mes actions. C'est tout vous dire. Tâchez à me faire parvenir cette modique somme demain et vous apprécierez et jugerez par vous-même de l'urgence de cette exécution. À demain donc vous ou mot me tirant d'embarras; et à vous de cœur.»
«Mardi deux heures.
»Ma chère amie,
»Je reçois votre mot en rentrant chez moi. Vous n'avez pas été bien contente de ce que je vous ai écrit hier? Moi, j'avais la mort dans l'âme à vous l'écrire. Mais convenez que vous m'avez traité très mal; ne m'avez-vous pas vous-même forcé à me faire méchant? Je vous jure que cela m'afflige au désespoir. J'avais rêvé que vous m'aimeriez un peu; j'ai vu que le rêve était fou, et je me suis dit: tant pis, faisons comme les autres... Tenez: oubliez, et pardonnez-moi. Je vais venir dès ce soir; soyez bonne, ne me renvoyez pas; moi, de mon côté, je vous apporterai ce dont vous avez besoin. Laissons ces vilains ennuis; vous verrez que je vous adore.....»
Le soir, à neuf heures, elle n'était pas chez elle; elle avait eu ma lettre; elle ne m'avait pas laissé de réponse. Elle pouvait tout faire. La menacer, se fâcher, et lui demander pardon... Elle me tenait dès lors. Ce n'est pas ainsi que je devais agir; vaines, impuissantes violences, qui n'ont rien opéré qu'à jamais l'écarter de moi. Je ne l'ai plus eue; jamais plus je ne l'ai eue; et je n'ai pas su être son amant, pas su être son ami, je n'ai même pas su être celui qui l'achète... Hélas, et elle aurait pu m'aimer; si les choses avaient été autres, si mes actions avaient été autres, si j'avais su l'heure précise et subtile à toucher son cœur, le temps et le lieu, la fugace minute en un banal et très décisif soir et l'instant où son âme à moi s'aurait pu donner, et si je m'étais fait aimer. Des préalables possibilités s'est enfuie celle-là. Alors eût été l'amour, aussi aisément alors l'amour que fatalement aujourdhui le fatal éloignement des êtres. Hélas, cœur perdu, chair perdue, amour en sa moisson dispersé; c'est fini de mes attentes; tout a péri... hélas... nous n'irons plus aux bois.
«Mardi premier mars, onze heures du soir............»