... le calme d'une voix qui naît, sous un paysage calme, dans un calme cœur amoureux, et le désir très contenu d'une naissante voix; et la voix répondante, équivalente et plus haute, ascendante, calme et tenue, ascendante en le désir; et encore elle qui s'élève; la croissance du désir; sous le toujours naïf site et dans ces naïfs cœurs, l'ascendance monotone, alternée, calme, d'un très doux angoissement; le simple doux chant qui s'enfle, et le simple rhythme; entre les feuillages frais, parmi la sourdine des bruits quelconques, voix grêle, s'enfle le chant criard et doux, la monotone litanie, le fixe rhythme des lentes danses; et surgit l'amour... dans les champs purs, plus que je ne les aime, les champs, je t'aime, amie; voici les beaux champs pâles et les disséminés errants troupeaux; plus je t'aime; ils sont beaux, les troupeaux, dans les feuillages frais, quand ils bêlent, les troupeaux et les troupes des bêtes chères; plus je t'aime; ils sont chers, mes champs rêvés; mais plus je t'aime, mon amie, en tes yeux clairs; les lignes des lumières vont s'allongeant, les troncs des arbres; plus je t'aime en tes chansons; c'est des rivières avec des ombres, un ciel de soir, des bruits lointains; et la voix pleurante est plus lointaine; s'éloigne la voix simple et le rhythme; s'efface le chant religieux; des chants pourtant, des chants encore, et plus je t'aime... des paysages frais et nocturnes, les arbres successivement rangés, et les pas des passants; à l'entour, des roulements; des paroles, des teintes énombrées, un air tiède, plus frais; dans le bois qui longe les monts j'irai, près les prairies, sous les sapins, en l'été; ce sera la très précieuse chaleur des nuits aimées; nous serons tous en ces pays; oh l'admirable temps, loin de Paris, durant ces semaines nombreuses! et quand ces jours?... les bruits se font plus forts; c'est la place; dépêchons; sans cesse, des longs murs tristes; sur l'asphalte une ombre plus épaisse; à présent des filles, trois filles qui parlent entre elles; elles ne me remarquent pas; une très jeune, frêle, aux yeux éhontés, et quelles lèvres; elles seraient, ces obscènes lèvres, sous la complicité impérieuse des yeux, combien savantes aux perverses jouissances! et cette fille, ainsi est-ce donc? en une chambre nue, vague, haute, nue et grise, sous un jour fumeux de chandelle, avec un assourdissement des tumultes de la rue grouillante; ce serait une haute chambre étroite, oui, le grabat, la chaise, la table, les murs gris, et l'agenouillement de la bête parmi le lit; alors ces yeux, et les lèvres luxurieuses, montantes et remontantes, tandis qu'elle geint, et qui halètent; la voici, cette fille, qui parle; les trois, sur le trottoir, oublieuses des promeneurs; moi, demain, j'ai le cours, l'ennuyeuse école, et dans trois mois l'examen; je serai reçu; adieu lors la franchise de tous les jours, mais la charge d'un emploi; allons; maintenant partout des filles; le café; des jeunes gens entrent; un monsieur qui ressemble à mon tailleur; si je me rencontrais à quelque ami; mieux certes, mieux être seul, marcher par un bon soir très librement, sans but, en des rues; l'ombre des feuillages ondoie sur l'asphalte, un air frais court, les trottoirs très secs et blancs luisent; une bande de jeunes filles là-bas, droites, très hautes, minces et de façons séduisantes; là, des enfants; les façades scintillent; la lune a disparu; c'est, tout au tour, un bruissement; quoi? des sons confus, épars, unis, un bruissement... bravo l'avril! oh, le beau, le beau soir, ainsi très libre, sans pensées, ainsi très seul.
VII
Mais je suis arrivé rue Stévens, devant la maison de Léa; c'est bien le vestibule, bien l'escalier; l'escalier tournant; enfin le second étage; là est-elle? oui certes là; sonnons; mes bottines sont propres, ma cravate droite, mes moustaches convenablement relevées; j'ai beaucoup de choses à lui dire, beaucoup de choses qu'il faut que je lui dise; elle vient évidemment de rentrer; elle aura sa robe de cachemire noir; je suis sot à ne pas sonner; si elle me voyait; je sonne; des pas à l'intérieur; la porte s'ouvre; c'est Marie.
—«Mademoiselle d'Arsay est chez elle?»
—«Oui, monsieur, entrez.»
—«Je vais dire à mademoiselle que vous êtes ici.»
Elle est gentille, Marie. Ah, ce petit salon, ce cher petit salon de ma chère Léa; mettons-nous en ce fauteuil, près la fenêtre; que joli est l'agencement de ces fleurs! voilà le bouquet de lilas que je lui ai envoyé; la glace, dans des étoffes; tout est en règle dans ma toilette; je suis assez présentable; pas trop mal, ma foi; Léa aime aux hommes les cheveux courts, comme je les ai, et qu'ils soient bruns... Léa...
—«Bonjour» de sa fine voix.
Et son sourire savamment féminin, ses yeux gentiment moqueurs, son sourire d'une fée; bonjour, de sa fine délicieuse voix; et ses cheveux voltigeant sur son front; c'est elle, la jolie Léa; non, je ne dois pas baiser sa main; je serais ridicule; saluons la simplement.
—«Mon amie, comment allez-vous?»