— Bien sûr, monsieur Marcelin est amoureux…
— Par exemple ?… se dit-il.
Mais il resta songeur tout le reste de la journée.
Un soir, dans sa chambre, ayant achevé une lecture, comme, en redressant le front, il regardait autour de lui ainsi qu’au sortir d’un rêve, il demeura quelque temps sans pensée. La pendule, à la lueur de la lampe, marquait dix heures ; une grande solitude régnait ; les murs, les meubles, les rideaux, le plafond, les deux portes semblaient dissimuler un repos menteur, une complicité maligne. Marcelin se leva. Il marchait sur les tapis sourds, un brouhaha de choses ténébreuses dans la tête.
Qu’il était pauvre et triste et délaissé et déplorable ! Quel isolement en son passé, quel isolement aujourd’hui, quel isolement pour l’avenir ! Celle, la seule, qui l’eût aimé, qu’il eût aimée, elle n’était pas là ; on la lui avait prise, on l’avait tourmentée, on avait semé d’angoisses sa candeur de jeune fille, on avait éteint le pur flambeau de sa frêle jeunesse. Que tout était noir ! et combien de mystère !
Il marchait, le sang aux tempes.
Pourquoi n’avait-il pas, aussi bien que les autres, les gaîtés de ses seize ans ; et pourquoi, elle, en avait-elle été sevrée ? pourquoi les épanchements du cœur lui étaient-ils déniés ; et pourquoi, elle, en avait-elle été déshéritée ? pourquoi songeait-il obscurément ; et pourquoi avait-elle été clouée pour l’éternité dans l’immobilité du pastel funèbre ? Un lourd destin pesait, à cause de quelque fatalité inexpiable ; car la raison n’apparaissait point d’être exceptionnel au milieu de la vie commune.
Il s’appuyait à la fenêtre, entrevoyant les ténèbres de la nuit. L’étoile ne brillait point ; ses yeux ne trouvaient point l’astre nocturne et clair ; il n’avait pas de phare dans le ciel pour la traversée de la vie ; l’initiatrice, la consolatrice, l’éducatrice, l’inspiratrice, celle dont les bras montrent le port, elle n’était pas là, l’uniquement rêvée.
Marcelin retomba sur un fauteuil, auprès de la table.