Jude répéta :
— La Justice… Le Droit…
Mais, chose étrange, ces mots sonnaient creux dans sa conscience. La vie montre rarement de la justice, et qui est assez sûr de soi pour affirmer un droit ?
Jude, d’autre part, avait cru pénétrer l’âme de ses ouvriers, établir entre eux et lui une communion d’idéal : hier encore, il aurait pu dire lesquels dans le nombre étaient inoffensifs, lesquels au contraire prêts à tout compromettre, y compris leur gagne-pain… Soudain, parce qu’il était loin, un brouillard confondait pêle-mêle meneurs et menés, pour y substituer une masse uniforme indéchiffrable. On lit parfois sous un front : on ne lit plus dans une foule.
— Je déraisonne, dit encore Jude qui frissonnait.
Et pour vaincre l’obsession, il se mit à sa toilette, s’absorba dans cette série fastidieuse d’actes mécaniques qui, chaque matin, ponctue la vie.
Quand il eut achevé, une demi-heure à peine avait passé. Alors, il s’effraya de son désœuvrement.
« Une sottise, cet abandon de l’usine ! Comment remplir le vide de cette journée d’attente qui commençait ? »
Car déjà, il attendait ! Tout en lui, malgré les raisonnements, affirmait qu’avant midi — au plus tard vers le soir — Clerc apparaîtrait pour l’emmener. En même temps, il avait soif de grand air et de marche, soif de présences humaines. A examiner d’autres visages hantés par d’autres soucis, on parvient à oublier quelquefois l’angoisse que soi-même on porte sur ses traits. Las de sa maison, sans un regard pour le jardin, il sortit.
D’abord, il remonta vers l’église. La cloche, sonnant la messe, égrenait ses coups grêles sur le village désert. Partout des portes barricadées ; le travail de la terre avait vidé les maisons et Jude désespérant de rencontrer personne, allait poursuivre, quand un bruit de pas enfin lui fit tourner la tête. Justement, l’abbé Taffin sortait du presbytère pour se diriger vers la sacristie.