Elle s’interrompit :
— Mon Dieu ! que ce passé est douloureux à rappeler et comme j’en suis loin ! Je travaillais près de lui, pour lui. Mon âme était en quelque sorte fondue dans la sienne. Nous en étions arrivés à ne plus nous parler parce que nous savions d’avance ce que nous allions dire. Il n’était pas seulement mon orgueil, il était ma conscience. Je jugeais mes moindres actes à travers lui. Je confrontais mes pensées avec les siennes. J’aimais ce qu’il aimait : je haïssais comme lui. Il lui arrivait de m’appeler en riant : « Mon cher disciple » et c’était exact : j’aurais, je crois, accepté le martyre pour défendre la foi qu’il avait su me donner. Chair et esprit, j’étais donc sienne et cependant…
Thérèse baissa la tête. Elle semblait s’adresser maintenant à ce père qu’elle évoquait :
— Cependant l’heure est venue où, me trouvant seule, en butte aux hostilités du dehors et aux suggestions lâches de ma propre conscience, j’ai cru — vous entendez bien — j’ai cru qu’il s’était trompé ! Ah ! l’abominable crise ! Brusquement, tout s’effondra. Ce qu’il m’avait appris, ce que j’avais accepté comme une religion sacrée, mon respect, tout, vous dis-je, fut effacé. En moins de trois jours, j’étais devenue l’épave qui roule au hasard du flot et va se perdre dans la mer !
Elle fit une courte pause.
— Vous aussi ! murmura Jude.
— Moi aussi, j’ai nié le remède ; moi aussi, j’ai nié le salut. Or me voici redevenue pareille, plus forte et sauvée ! Ce salut auquel je ne croyais pas est venu par la voie la plus imprévue, la plus humble au gré des hommes… Près de moi, il y avait une servante illettrée, crédule, dévote, mais admirablement droite. La droiture de l’âme tient lieu de toute science. Parce qu’elle m’aimait, elle seule avait deviné, surveillait les progrès du désastre, et c’est elle que j’ai trouvée devant moi, à la minute suprême où vaincue j’allais céder. « Fais ce que tu voudras, dit-elle, mais relis d’abord ! » Et je dus relire le testament où mon père avait, quelques jours avant sa mort, résumé pour moi la foi de sa vie. Je relus… Quand je vous affirmais qu’on peut avoir observé dix ans la lettre sans pénétrer l’esprit ! Certes, je connaissais ce testament, j’en savais les phrases par cœur ; à cette minute seulement, j’ai compris ! Tout auparavant n’avait été chez moi qu’instinct et habitude. J’avais dormi, bercée par des mots. La tempête en soufflant venait de chasser les mots : je m’éveillai dans la lumière !
Elle se tut. Autour d’eux, le bourdonnement qui peuple l’air semblait suspendu. Abrités par la maison et le rideau des arbres, ils étaient à mille lieues du monde environnant, et justement parce que ce lieu était secret, peut-être aussi parce que leurs âmes se découvraient sous le couvert de métaphysiques vaines, ils éprouvaient une langueur singulière à rester ainsi côte à côte.
Jude répondit enfin, avec un geste las :
— C’était une crise de sentiments. Je lutte contre des faits.