Soutenant son menton des deux mains, M. Lethois fixait le sol sans le regarder. Des images bizarres roulaient maintenant dans sa cervelle. Il s’imaginait avoir quitté sa maison depuis très longtemps. Après avoir couru pendant des jours, il avait dû s’arrêter pour laisser passer la fatigue. L’endroit était inconnu, inconnu le vagabond étendu près de lui. Tout à l’heure, il faudrait repartir, mais le but du voyage aussi lui était inconnu, et c’était cela sans doute qui lui donnait si violemment l’impression de n’avoir pas avancé…
Le Pêcheur, de son côté, profitait de ce loisir pour étudier de près le visage d’un homme « heureux ». Quelle surprise ! Ce veinard qui jamais n’avait eu de callots sous les doigts, libre de manger du beefsteack et de promener en sécurité sa pelure du dimanche, semblait rongé de chagrin. Tant de tracas se lisaient sur ses traits convulsés qu’on en avait le cœur remué. Incapable de retenir plus longtemps l’expression de sa pitié :
— Ça ne va donc pas, ce matin ? reprit-il enfin très doucement.
M. Lethois se contenta de hausser les épaules. Cherchant d’instinct une consolation à sa portée, le Pêcheur poursuivit :
— Vous faites donc pas de mauvais sang ! Moi, par exemple, j’ai beau savoir que la rousse se carapatte à mon endroit, je continue de rigoler : je rigolerai jusqu’à plus soif.
M. Lethois ricana tristement :
— Alors, tu rigoleras toujours, mais ne rigole pas qui veut !
Sans qu’il s’en aperçût, et bien qu’il eût horreur de la trivialité, il mettait son verbe au diapason de son étrange compagnon.
— Tenez ! M. Lethois, dit vivement le Pêcheur, vous qui avez de la braise, de l’instruction, enfin tout ce qui est nécessaire…
— Eh ! je n’ai rien de ce que je cherche ! riposta rudement celui-ci.