Penser qu’il devait la voir tous les jours pendant une quinzaine… plus peut-être… Tout à coup, à cause de cet imbécile, plus rien, le rêve qui s’envole : parce qu’elle avait dit avec son air tranquille : « Les plans sont changés », elle jugeait le reste réglé et bouclait sa valise ! Cré bon sang !…
Agacé par le visage inerte de Lethois, le Pêcheur leva les yeux vers le plafond. Il y avait là un réseau de lignes noires formé par des craquelures du plâtre bizarrement entrecroisées. Il s’engagea dans ce dédale pour calmer sa fringale de mouvement. Tel un voyageur dans les rues d’une ville inconnue, il cheminait, s’arrêtait, flânait au hasard des carrefours ; et cela dura un temps indéfini, très court ou très long, il n’aurait su. Lorsque l’âme est en travail, elle change de monde et perd son mètre. Ce que nous appelons minute paraît tour à tour insaisissable et démesuré.
Quand il revint à lui, il s’aperçut avec surprise que M. Lethois avait les paupières levées et l’examinait.
— Tiens ? vous ne dormez plus ? Pourquoi que vous n’en disiez rien !
M. Lethois ne répondit pas. Le feu intérieur qui devait le dévorer parut en revanche remonter à ses prunelles.
— Quoi encore ? fit le Pêcheur énervé par ce regard : c’est-y que j’ai une truffe au bout du nez ?
Les yeux de M. Lethois continuèrent de briller silencieusement.
— Zut ! si ça vous embête de causer, c’est votre affaire : moi je ne tiens pas aux parlottes.
Et mettant un coude sur le dossier de sa chaise, le Pêcheur tourna le dos à la lumière.
Inquiet, quoi qu’il en eût dit, il s’obligea cette fois à détailler le mobilier de la chambre. Celui-ci, d’ailleurs, le déconcertait, ne répondant pas à ses conceptions de luxe. Le lit, défait, avait une courtepointe en lambeaux. La table de nuit était maculée de taches de bougie et bancale. Sur la descente de lit, un lion ouvrait bien sa gueule enflammée, mais une maladie avait emporté par grandes plaques la fourrure de la bête, découvrant à ces places une trame de ficelle jaune.