Il y a mille manières d’être seul. Il n’y a qu’une solitude : celle de la mort.
Or, en cette minute, prêtre écrasé sous le fardeau d’un sacerdoce auquel il ne croit plus, vieille fille portant comme un cercueil le regret de l’enfant qui ne reviendra plus, tous deux étaient pareils et mouraient.
Mort désolante des âmes pour qui le but a disparu. Où étaient désormais le devoir, le bien ? Depuis que la Blanchotte avait demandé à M. Taffin de venir confesser sa fille agonisante, M. Taffin s’était répété cent fois : « Il faut y aller. » Mais une voix criait dans sa conscience : « Comment l’oseras-tu ? » Paralysé par ce dilemme terrifiant, — commettre un sacrilège, ou jouer devant une mourante une comédie abominable — il n’avait pu encore se décider. De même Mlle Peyrolles se disait : « Je ne devais pas céder, à cause de mon salut », et aussitôt ce salut lui apparaissait méprisable, inutile, problématique.
Midi sonnèrent. Un carillon d’angélus s’envola de l’église joyeusement.
Les cloches ont des voix décevantes qui se modèlent sur les cœurs pour parler à leur gré de deuil ou d’espoir. A leur appel, M. Taffin se découvrit et récita les ave. Ainsi, en même temps qu’il sentait sa foi chanceler, il continuait d’obéir machinalement aux rites appris, tant la marque de la prêtrise était creusée dans sa chair ! Au contraire, parce qu’elle avait sacrifié Marc à son propre salut, Mlle Peyrolles s’abstint pour la première fois de prier. A quoi sert la prière si la seule récompense est d’être torturé ? Mlle Peyrolles avait été pieuse jusqu’alors. Elle n’avait jamais manqué d’approcher des sacrements. Pourtant le seul bonheur qu’elle eût souhaité lui était enlevé. Et au rappel de tout ce qu’elle avait fait pour ce Dieu qui la brisait, son cœur se gonfla de révolte. Elle trouva Dieu méchant.
Il fallait qu’il le fût puisqu’en rejetant Marc elle n’avait accompli que sa volonté divine, ou bien les hommes, en interprétant cette volonté, l’avaient dénaturée — mais cela un prêtre seul aurait pu le dire !
A ce moment, les yeux de Mlle Peyrolles qui avaient cessé de voir M. Taffin l’aperçurent de nouveau. Elle eut un cri sourd. Que cette présence et le silence de M. Taffin eussent quelque chose d’incompréhensible et de singulier, elle ne s’en apercevait pas. En revanche, au moment où elle avait besoin d’un prêtre pour éclairer sa conscience, elle le trouvait devant elle. C’était à croire que Dieu avait prévu cette heure et résolu de lui répondre.
— Puisque vous êtes là… commença-t-elle.
Sa voix s’était faite rigide.
— Quoi ? Qu’y a-t-il ?… balbutia M. Taffin éveillé en sursaut.