L’homme sans se déconcerter répliqua d’une voix incisive :
— Qui parle ici de mouchard ? Je n’ai pas consulté le patron, moi, avant de pousser au pavé les copains, ce qui est pour le bourgeois une méthode sûre quand il veut les soumettre !
La phrase s’acheva dans une tempête. Aveuglé par la colère, Bouchut fonçait déjà vers l’insulteur. On criait : « Laisse donc ! il est fou ! » et encore : « Il a raison ! qu’il parle ! » Quand Bouchut atteignit le café, l’homme n’était plus là, esquivé on ne sait où.
Alors Bouchut considéra la nappe humaine qui était devant lui. Où que tombât son regard, il rencontrait d’autres regards. Une anxiété si poignante s’en échappait qu’il en trembla. Comment avait-il tant tardé à venir et à parler ? Une volupté physique l’étourdit. Les prophètes ont dû connaître cette ivresse. Enfin un brouillard envahit sa pensée, une force intérieure lui dicta des mots qu’il ne comprenait pas, et transfiguré, tragique, il prononça :
— Camarades, suivez-moi !
Un grand frisson passa dans le silence qui avait repris. Bouchut continua :
— D’abord les voies légales !
Les voies légales, qu’était-ce que cela ?
— Allons au juge de paix !
Une voix risqua — la même que tout à l’heure :