En même temps, une angoisse crispait la bouche du prêtre ; de son corps, il semblait protéger la table.

— Ah ! non, pas en haut ! je n’en puis plus, je reste !

Et se laissant tomber sur un fauteuil, près de la cheminée, M. Lethois regarda la lampe : elle aussi flottait dans une brume claire.

Comprenant qu’il serait inutile de s’obstiner, M. Taffin eut un mouvement d’épaules découragé.

— Soit, murmura-t-il entre ses dents, puisque vous y tenez, nous attendrons donc ensemble.

Il s’installa dans le second fauteuil, à l’autre bout de la cheminée. L’ombre épaisse de son corps couvrait ainsi M. Lethois. L’abat-jour était baissé. Il n’y avait que la table qui fût illuminée, mais M. Lethois ne pouvait plus l’apercevoir. Tous deux ensuite, suivant le mot du prêtre, attendirent.

Ce qu’ils attendaient ? ils n’auraient su le dire : quelqu’un peut-être qui était tout près d’eux et qui certainement allait paraître. Il y a ainsi des instants où l’âme la moins affinée entend le pas de la destinée. Ils avaient oublié l’heure, l’étrangeté de leur réunion, et encore leur présence mutuelle. A les voir, on aurait pu les prendre pour un vieux couple paisible qui, surpris par le sommeil, a prolongé la soirée outre mesure. L’abbé Taffin, les mains croisées sur sa robe, contemplait les dessins du paravent, devant le foyer. M. Lethois, les bras étendus sur les accoudoirs et les yeux clos, semblait dormir. Rien non plus, dans la pièce, ne laissait pressentir un drame. C’était une pièce propre, presque riche. Devant la fenêtre, la table de travail recouverte d’un tapis sombre, à gauche de celle-ci, une bibliothèque sculptée dans un goût campagnard et cossu ; derrière M. Lethois, une console vernie, décorée de plaques en porcelaine peinte. Évidemment, l’abbé Taffin avait groupé là les cadeaux de ses paroissiennes de Toulouse — alors qu’il y était vicaire — mais on ne songeait pas au disparate. Était-ce d’ailleurs le souvenir de ces paroissiennes, ou les bibelots installés çà et là, menus cadres, calendriers à tirette enrubannée, il y avait dans l’atmosphère un air de tendresse. S’il est vrai que chaque être éclaire de sa propre lumière le décor où il vit, on eût juré que l’homme vivant ici devait aimer. Il n’était pas jusqu’aux pots de géranium placés devant une statue de sainte Letgarde qui ne semblassent mêler à la piété un vague parfum d’amour.

Soudain, M. Lethois parut s’éveiller et se leva :

— Je vous demande pardon si je déplace la lampe, dit-il : je ne sais ce que j’ai, elle me fatigue horriblement la vue.

Tout en parlant, il se dirigeait de nouveau vers la table.