Leurs mots s’enfuyaient vers l’ombre, devenue plus proche.
Elle était pareille, cette ombre, à celle qu’avait contemplée Lethois deux jours auparavant. Comme alors, des grands arbres et des herbes minces, des mottes de terre et des collines, une polyphonie sourdait, disant sa chanson indéchiffrable. Pourtant, quels bouleversements sur ce coin de monde, depuis que la vie secrète y avait passé !
Durant de longs jours, il semble que celle-ci n’existe pas. On voit aussi durant des siècles sur la surface unie du globe des champs paisibles où l’homme laboure, ensemence et récolte : parce que le cycle des saisons y a commandé toujours le même cycle de travaux, ils semblent à l’abri. Soudain, pareille à une chaudière mal close, la terre s’entr’ouvre, un cataclysme bouleverse les sécurités séculaires et une contrée neuve remplace l’ancienne. Ainsi la vie secrète, en silence, travaille le sol sacré des âmes. Longtemps masquée par la vie coutumière, elle éclate, renverse, sauve ou tue.
Révolution des cœurs que nul ne reconnaît plus : tous sont arrachés par elle aux habitudes, aux lois, à la règle. C’est l’heure unique où le Dieu passe, exalte qui lui répond et brise qui lui résiste. Le Pêcheur qui aime devient sublime ; Thérèse, en sauvant qui l’approche, est conquise à son tour ; parce que Mlle Peyrolles s’est sacrifiée, une joie maternelle la ressuscite ; parce que la charité a retenu M. Taffin, la résignation lui est possible. Tous ceux qui se donnent sont élus ! Seul l’égoïsme tue : Lethois en meurt.
La vie secrète ! force redoutable qui règne au plus profond de l’âme pour forger sa destinée, mais que nul n’aperçoit ; car, enfermé dans son drame, chacun méconnaît l’autre. Tous les cœurs sont murés. Les plus proches ne se découvrent pas. Le mystère nous baigne.
— Je ne me repens pas… dit Mlle Peyrolles pour la seconde fois.
— Il y a peut-être dans la conscience une force inconnue qui lui découvre sa route, répliqua M. Taffin songeur.
— A propos, le Pêcheur, ce soir, avait un drôle d’air. Ne croyez-vous pas qu’il vient de faire un mauvais coup ?
— Il était à Revel… peut-être avec les incendiaires !…
— En tous cas, Dieu est juste : ce Servin a récolté ce qu’il mérite !