Et je suivis encore, guidé par la lueur vacillante de la bougie qu’elle avait prise aussitôt. Nos pas firent crier les marches de l’escalier. En vain avançais-je avec précaution, on aurait pu croire qu’une troupe de gens montait. Puis, au premier, j’aperçus une chambre ouverte, un corps étendu sur un lit défait… La malade était là : je cessai d’observer l’extérieur, pour ne plus m’occuper que de la sauver, si l’on pouvait…
Je ne m’étais pas trompé : au premier coup d’œil, je reconnus une attaque qui, sans doute, ne pardonnerait pas. Toutefois j’avais besoin de détails, et c’est à ce moment qu’il faut placer ma première vision des acteurs du drame, vision à ce point inoubliable que le temps n’en a rien effacé.
Imaginez, je vous en prie, le décor où nous sommes, une pièce vaste, très basse de plafond, où la nuit règne. Les meubles sont à peine distincts, à peine la cheminée : sur une paroi seulement l’alcôve se détache en lumière, et dans celle-ci, le lit, car à la tête de ce dernier, la servante tient une lampe levée juste au-dessus de la malade qui, de son regard fixe, semble vouloir dévorer la clarté hallucinante… Moi, je n’interroge d’abord que ce visage : figure sèche et longue, cheveux gris épars, regard terne et bleu. Mais voici qu’avant de rien décider, je lève la tête pour demander comment la chose est venue, et tout à coup je les vois… Ils sont, tous deux, à l’autre bout du lit. Ce n’est pas la mourante, c’est moi qu’ils surveillent avec une telle acuité d’attention que je crois sentir une morsure. Légèrement inclinés, eux aussi reçoivent en pleine face le choc de la lumière, cependant qu’en arrière le noir reprend, les murs s’effacent.
L’homme, lui, porte cinquante-cinq ou soixante ans. Il est en chemise de nuit et gros veston de laine. Autant qu’on en peut juger encore, il a dû jadis être assez beau, mais on ne s’en aperçoit pas, tant il n’y a place sur ses traits que pour une discordance frappant jusqu’au malaise. D’une part, le front, la courbe du nez, les contours de la bouche, tout le modelé des chairs expriment la timidité ou peut-être la peur, et d’autre part, les yeux ont un éclat insupportable. L’iris et la pupille y étant rigoureusement du même noir, on dirait des yeux vernis ; ce sont à la fois des yeux où on ne lit rien, et des yeux volontaires : exactement le contraire du reste du visage.
A côté, la fille… Sans âge visible, et laide. Il est très difficile d’expliquer à quoi tient la laideur d’une femme. Maintes fois depuis lors, j’ai revu mademoiselle Lormier ; pas plus aujourd’hui qu’hier je ne saurais définir d’où venait sa disgrâce. Je répète que sa laideur frappait… et pourtant, là encore comme pour le père, une discordance éclatait entre l’âme et l’étui ; derrière cet écran de muscles tirés comme une chevelure de pensionnaire, jaunes comme des feuillets d’incunable, on pressentait la flamme, je ne sais quoi de hardi, peut-être des passions sans frein, de toutes manières une vie ardente qui cache ses ardeurs sans tout à fait y parvenir.
Soudain, lasse de tenir le bras levé, la servante déposa la lampe sur la table de nuit : la vision disparut.
— Qu’augurez-vous ? dit en même temps M. Lormier.
Je me contentai de hocher la tête. Aucun mot nouveau, aucun geste n’accueillit ma réponse décourageante. Bien mieux, je crus sentir qu’un autre verdict aurait déçu. La malade intéressait moins, peut-être, que sa disparition. Que de drames muets j’aurai ainsi côtoyés, et qu’il faut ignorer, après les avoir entrevus !
Je passe sur la suite qui n’eut rien de particulier. Vainement je pratiquai la saignée d’usage et le reste. A trois heures du matin, madame Lormier expirait. Aucun de nous, cela va de soi, n’avait quitté la chambre.
A l’annonce de la fin, mademoiselle Lormier vint s’agenouiller aux pieds de sa mère, mais ne l’embrassa point. M. Lormier abandonna la fenêtre où il surveillait le jour naissant, contempla gravement les yeux qui ne verraient plus jamais et s’incline en murmurant :