A cette pensée, René ressentit un trouble extraordinaire, puis une colère rétrospective, enfin le besoin de démasquer, coûte que coûte, l’adversaire auquel il devait la première angoisse profonde de sa vie. Assez de manœuvres obliques ; le seul mode assuré de lutter contre elles, n’était-il pas justement de briser l’anonymat de leur auteur ? Ainsi vont et viennent les volontés humaines ; après avoir souhaité ardemment éviter toute rencontre avec mademoiselle Lormier, René allait se lever, souhaitant non moins ardemment de la rencontrer. D’ailleurs, si contradictoires que soient les solutions successives adoptées, on ne cesse point de marcher au destin.

Mais où trouver mademoiselle Lormier ?

Ici, point de difficulté. Il suffirait de consulter son compte chez Chasseloup, l’adresse y figurait. Et là encore, sans qu’on le sût, c’était la marche au destin.

Au matin, René quitta ainsi sa maison, avec deux décisions prises : s’informer à la banque, forcer ensuite l’ennemi, où que soit son domicile… A l’avance, la lutte lui donnait des ailes ; il se sentait en vue de la mer libre, et humait la brise qui apporte la victoire.

Je vous demande pardon de courir à travers les événements : je les donne aussi sans justifications, tels qu’ils parurent alors se présenter à un simple témoin : dans quelques instants, une part au moins des mobiles intérieurs se dévoilera, mais, en ce moment, que l’extérieur suffise : et comme les acteurs du drame, sans en savoir plus qu’eux, laissons-nous rouler par le torrent…

Un quart d’heure plus tard, René, muni de l’adresse désirée, quittait son bureau quand il se heurta contre Chasseloup :

— Quoi, vous repartez ?

— Oui, je reviens dans un instant.

— J’aurais voulu auparavant…

— Me raconter ce qui s’est passé hier ? Nous avons le temps. D’ailleurs on m’a mis au courant, dès l’arrivée.