Et elle s’installa dans la salle à manger, se laissa servir. L’absence de René dressait devant elle une énigme insoluble. Elle ne parvenait pas à y croire tout à fait. Au pis aller, René reviendrait le soir. Un instant la vérité l’effleura. Qui sait si, inquiet d’elle, il ne s’était pas décidé brusquement à retourner à Paris ? En effet, c’était cela ; seulement pouvait-elle imaginer la raison du voyage ?
— Vous parliez de la banque, fit-elle enfin pour s’arracher à son inquiétude ; à quel propos ?
Mais déjà la domestique, à qui en imposait le grand air de madame Manchon, avait réfléchi :
— Oh ! je ne sais pas, moi… des idées en l’air… Madame pourrait, en tous cas, s’informer auprès de M. Chasseloup.
— M’informer de quoi ?
— Si monsieur est parti.
— Que voulez-vous qu’il en sache ?
— En effet.
Il n’y avait rien autre à en tirer. Alors, son déjeuner achevé du bout des lèvres, madame Manchon commença de rôder à travers l’appartement. Malgré la probabilité d’un départ de René, elle avait résolu d’attendre au moins jusqu’au lendemain. Le silence de la ville, cauteleux, ouaté, se glissant partout, lui jetait un vague effroi. A Notre-Dame, trois heures sonnèrent…
Quoi ! rien que trois heures ? Que faire pour tuer le temps ? Une lassitude de vivre s’exhalait des meubles, des murailles, de la lumière même, morne et grise. Revenue à la table de René, madame Manchon en inspecta le désordre, remit en tas les papiers épars. Près du sous-main, une photographie parut : Annette… Longuement madame Manchon interrogea ce visage par lequel elle avait déjà tant souffert. Chose curieuse, c’était l’ennemi, mais, à ce moment, elle ne s’en souvenait plus tant l’absence de René posait d’autres problèmes.