Avant de poursuivre, je voudrais traduire encore l’effet produit sur moi par ces premières phrases, si banales pourtant. Les deux voix s’accordaient, l’une s’efforçant d’imiter l’autre, et chacune sourde, chargée d’un poids d’ennui en même temps que distraite. On eut dit qu’un dessous mystérieux se dissimulait sous la futilité des mots. Malgré moi, je devins très attentif. A certains moments, la parole cesse de compter : on n’est plus sensible qu’au peuplement de l’air par l’invisible émanation des âmes.
Sans relever autrement que par un geste aimable les vœux tardifs de nouvel an qui s’abattaient sur sa tête, madame Manchon reprit :
— Vous habitiez sans doute Paris avant de vous installer ici ?
— Non, dit M. Lormier, avec l’expression hésitante d’un homme qui ne se rappelle pas au juste d’où il vient.
— Alors, Versailles ?
— Versailles, oui…
Et M. Lormier me sourit. Il semblait m’inviter à poursuivre à sa place une conversation trop pénible, étant donnée sa fatigue. Je répliquai par un sourire équivalent et qui certifiait mon absence de droit à me mêler de choses qui ne me concernaient pas.
— Naturellement, poursuivit madame Manchon, vous demeurez en famille ?
— Non, madame, dit encore M. Lormier ; vous ne risquez pas d’entendre du bruit sur votre tête.
— Oh ! soupira madame Manchon, le bruit des grandes personnes ne me gêne pas : je ne redoute que celui des enfants.