Il arrivait, une badine à la main, l’allure allègre. Je ne vous le décrirai pas. Il me suffira de vous dire qu’il était beau, d’une beauté peut-être un peu efféminée, peut-être pas régulière, mais telle qu’elle provoquait l’envie. Il était beau comme mademoiselle Lormier était laide. Ni pour l’un, ni pour l’autre, on ne pouvait ignorer cela.
Comme nous nous taisions, nous étions, aussi, bien obligés d’entendre son pas. C’était, on n’en pouvait douter, le pas d’un homme qui aime et qui se sait aimé. Pourquoi sent-on de la sorte l’amour autour d’un être ? Parce que les talons de La Gilardière frappaient avec une certaine cadence les pavés du Rempart, je compris tout à coup que madame Traversot se leurrait d’illusions et que sa fille ne lui appartenait plus.
Quand il passa, il nous jeta un bref regard ; mais nous aperçut-il ? Il était clair qu’à ses yeux, nous comptions autant que deux cailloux sur la route. Il remarquait l’obstacle matériel que nous pouvions être : rien de plus, rien de moins.
Et puis, arrivé à l’hôtel de Thil, il poussa la porte sans même sonner. Il rentrait vraiment chez lui ; on devinait que rien n’aurait pu s’opposer à sa venue, et qu’une hâte pareille répondait à la sienne, derrière les murs silencieux. Ensuite, on ne le vit plus.
Je me tournai vers mademoiselle Lormier. Elle continuait de contempler la rue redevenue déserte.
— Qu’augurez-vous de cette marche en fanfare ? demandai-je.
Mademoiselle Lormier tressaillit, rappelée à elle-même.
— Ah ! fit-elle, excusez-moi ; j’étais en train de songer à mon père qui m’inquiète depuis quelque temps. Je le sens nerveux et il a cessé tout travail.
Je répliquai distraitement :
— Ne vous tourmentez pas : je crois savoir pourquoi ses inventions ne l’intéressent plus.