— Laquelle ?

— Pas de récit de guerre.

— Hé ! mon cher, n’ai-je pas dit tout à l’heure que le vrai tragique se rencontre surtout en temps de paix, là où personne ne le soupçonne ?

D’un commun accord, chacun retournait déjà vers sa place. Un instant, le bruit du boulevard déferla seul dans la pièce, différent de jadis, plus vulgaire et moins varié. Pierre Duclos, ayant avalé d’un trait son café et repoussé la tasse, commença ensuite le récit annoncé. Tinant et moi, nous nous attendions à une brève anecdote : mais de même que tous ignoraient pourquoi la conversation avait pris ce tour inattendu, nous ne pouvions prévoir quels sentiers nous allions suivre, ni la lumière qui nous attendait au bout.

L’UN D’EUX COMMENCE

I

Il est superflu d’affirmer que je ne cacherai rien, sauf les noms. Qu’importent ceux-ci ? le fond seul est en cause. Je n’ai pas non plus été témoin de tout : j’ai vu certaines choses, j’en ai deviné d’autres… Qu’importe encore ? on n’est jamais en somme le témoin complet d’une pensée : cela empêche-t-il d’en inférer des conclusions que nous jugeons certaines ? En revanche, je ne ferai point mystère du lieu où l’aventure se déroula. Une maison, une rue, une ville sont des éléments essentiels à défaut desquels on n’explique pas des actes parfaitement clairs : et tel dénouement, impossible à Paris, avenue de Messine, devient au contraire seul acceptable à Semur.

Mais j’oublie qu’en bons Dijonnais vous ne connaissez pas Semur ou ne l’avez parcouru qu’en passant…

Imaginez donc une falaise hérissée de donjons, cernée par une rivière de toutes parts, sauf en un point qui est un isthme étroit par où la falaise se rattache au plateau. Le plateau lui-même, pris entre les pinces de la rivière, a peine à s’approcher et n’y parvient qu’en s’effilant en pointe.

Il va de soi que, dans les temps anciens, une forteresse couronnait la falaise, tandis que la ville, collée de son mieux au réduit tutélaire, tassait pêle-mêle à l’extrémité du plateau son beffroi, sa cathédrale et ses maisons ventrues. Puis une époque vint où la forteresse parut moins redoutable. Déjà, sous Louis XI, elle comptait peu. Henri IV fit mieux et, pour se venger de quelques ligueurs retardataires, la démantela. Aujourd’hui, seules, une ligne de murailles et quatre tours colossales subsistent encore, témoignant de la vengeance du roi aux yeux d’un peuple qui ne s’en soucie plus.