grès, destinée à contenir de l’eau de Javelle; la Belle Indécise laissait flotter son indécision entre deux paires de souliers; le Réveil-Matin était tout simplement un coq annonçant le point du jour; la Belle Angélique, pour faire un rébus digne d’un confiseur, attendait Médor à côté d’un beau pied d’angélique, qui ne figure pas dans le poème de l’Arioste; le Lien des Nations, c’était le commerce qui réunissait des marchands venus des quatre parties du monde; les Architectes canadiens, c’étaient des castors construisant leur habitation aquatique; le Bon Fabricant, c’était un capucin tissant au métier une paire de bas. Quant aux enseignes des magasins de nouveautés, ces enseignes, les plus belles, les mieux peintes et les plus agréables à voir, n’offraient aucune analogie avec le genre de commerce qu’elles recommandaient aux chalands, puisqu’elles étaient empruntées la plupart à des pièces de théâtre qui avaient eu la vogue et dont le souvenir n’était pas encore effacé.
Balzac n’a pas manqué de signaler, dans son Petit Dictionnaire, celles de ces enseignes qui se distinguaient par un mérite d’exécution artistique et qui pouvaient être considérées comme de bons tableaux décoratifs. L’Assomption passait pour une véritable peinture de maître: on la laissait couverte d’un rideau, lorsqu’on croyait devoir la préserver des intempéries de l’air, soit de la pluie, soit du soleil. Le Banquet d’Anacréon n’avait aucun caractère d’imitation de l’art antique, mais les femmes qui entouraient le vieux poète de Téos étaient représentées avec tout l’éclat du coloris de l’école de Girodet et semblaient avoir été peintes, à moitié ivres, d’après nature, dans un souper au Rocher de Cancale. La Barque à Caron était une très bonne toile, où l’on reconnaissait aussi le pinceau d’un élève de Girodet. L’enseigne des Bayadères offrait un groupe gracieux de trois jolies personnes, que l’artiste avait très habilement costumées à l’orientale. L’enseigne du Château d’Eau était un charmant paysage qui avait peut-être figuré au Salon et qui dans tous les cas y eût été remarqué. L’enseigne du Général Foy exposait un portrait fort ressemblant de l’illustre orateur que le parti libéral avait perdu l’année précédente. Quant aux Forges de Vulcain, c’était «un beau tableau d’enseigne, dit Balzac; la figure de Vulcain ne manque ni d’expression ni de chaleur.» Le Grand saint Michel était une copie convenable du chef-d’œuvre de Raphaël, que les jeunes peintres ne se lassaient pas de copier au musée du Louvre, et le Soldat laboureur pouvait passer pour une ingénieuse réminiscence d’un tableau de Vigneron, reproduit partout en gravure, en lithographie, et même en peinture de devant de cheminée.
Cinq ans avant la publication du Petit Dictionnaire des Enseignes, Dufey de l’Yonne[285] avait donné une assez triste idée de celles qu’on voyait alors dans les faubourgs de Paris. «La réforme, disait-il, qui s’opère depuis quelques années dans le choix et l’exécution des sujets d’enseigne, ne s’est pas encore étendue au faubourg Saint-Antoine. On n’y trouve pas même le facile mérite de la variété. Les Têtes noires et les Boules blanches y sont souvent répétées, et il doit en résulter de singuliers quiproquos pour les marchands qui se sont partagé l’honneur d’en bigarrer leurs boutiques. Il n’y a pas de quartier où les enseignes soient plus multipliées. Elles présentent parfois d’assez bizarres rapprochements: j’ai vu au-dessus du tableau d’une sage-femme un Ours dansant.» Dufey s’étonne plus loin de rencontrer, dans la même rue du Faubourg-Saint-Antoine, nº 11, un magasin de bustes et de figures en pied, coloriés, ayant pour enseigne: Au Grand Frédéric. «Ces figures coloriées, dit-il, pourraient être fort prisées à Berlin, mais j’aime à retrouver le goût français dans l’atelier du nº 7; point de couleur sur les plâtres; un meilleur choix dans les objets exposés en montre, et pour enseigne: Au Rendez-vous des artistes.»
La rue Saint-Antoine avait sa Truie qui file, sculptée en relief, comme celle du marché aux Poirées, mais à cette époque, paraît-il, rehaussée d’or et de couleurs. «Quel est, disait Dufey, ce grand écusson, tout éclatant de dorure, qui décore un magasin, à main gauche, en descendant la rue Saint-Antoine? J’approche, et je distingue la Truie qui file[286]. C’est l’enseigne la plus riche et la plus bizarre de ce quartier. Les monstruosités ont été longtemps à la mode pour les sujets d’enseigne.»
On essaya alors de revenir aux enseignes sculptées, statuettes ou bas-reliefs, dans le genre du Pêcheur, du Galant Jardinier et du Coq hardi, qui décorent encore trois boutiques du quai de la Mégisserie; comme celles du Saint Michel, de l’Homme armé et de l’Arbre sec, qui avaient donné leur nom à des rues. On voit paraître successivement le Nègre, du boulevard Saint-Martin, et le Chinois, de la rue Lafayette, dont les abdomens renferment des horloges, et, plus tard, le Vélocipède, du boulevard de Sébastopol. Mais les enseignes peintes gardèrent longtemps la préférence. «Cette fureur, dit Amédée Berger[287], dura jusqu’à 1830 et au delà; on changea d’enseigne selon la vogue du moment, et les héros de la mode, les lions du jour, virent tous leur image reproduite sur les murailles de la ville. Les Montagnes russes, Jocko, Cadet Roussel, Jocrisse, la Girafe, firent fureur tour à tour, et chaque marchand les adopta. C’est de cette époque (l’Empire et la Restauration) que datent les enseignes artistiques et théâtrales, qui, prenant le titre des tableaux célèbres et des pièces applaudies, reproduisirent les scènes fameuses et retracèrent le costume et jusqu’aux traits des artistes aimés du public. L’opéra, la tragédie, le drame, le vaudeville, le roman, toute notre littérature, en un mot, sont représentés dans cette immense galerie, qui n’a fait que s’accroître, chaque jour, depuis le commencement du siècle.» De ce temps-là aussi date l’enseigne du Grand Condé, de la rue de Seine, au coin de l’ancienne rue des Boucheries, aujourd’hui absorbée par le boulevard Saint-Germain, enseigne qui va disparaître à son tour.
Les causes principales qui amenèrent la décadence des enseignes en tableaux peints furent l’augmentation prodigieuse du nombre des omnibus et des voitures de toute sorte; puis les révolutions de la rue, 1830, 1832, 1848, etc. Les enseignes n’avaient pas été ménagées dans ces commotions révolutionnaires, qui, dans l’espace de dix-huit ans, avaient si souvent changé les rues en champ de bataille.
Beaucoup d’enseignes avaient été mutilées par les balles, et l’émeute populaire s’était acharnée sur quelques-unes, dans lesquelles on voulait détruire les emblèmes et les souvenirs de la royauté déchue. C’était une dépense assez forte à supporter, que de faire restaurer une belle enseigne ou de la remplacer par une nouvelle. Aussi bien, le passage des lourdes voitures, omnibus, chariots et messageries, dans les rues étroites, affectées au commerce, empêchait les passants de s’arrêter pour regarder les enseignes; c’eût été s’exposer à se faire écraser dans un moment de distraction et d’imprudence. On jugea, d’ailleurs, que le public qui va dans un magasin qu’il connaît, ne songe pas à en admirer l’enseigne. Il y avait économie bien entendue à supprimer une dépense inutile, en renonçant à ces enseignes coûteuses, qui ne produisaient pas autant d’effet sur la vente des marchandises qu’une simple annonce de journal. On vit encore quelques nouvelles enseignes peintes, de véritables tableaux, comme celle des Mystères de Paris, dont nous parlions tout à l’heure, ou bien des enseignes excentriques, comme celle d’un tailleur de la rue des Petits-Champs, qui avait figuré les lettres de son nom avec des os de mort, attirer, occuper un instant les flâneurs; mais le nombre des enseignes allait diminuant, et la plupart des marchands finirent par se persuader que le titre seul de l’enseigne, sans aucune représentation peinte ou plastique, suffisait pour accompagner l’adresse d’une boutique en lui servant de raison commerciale, et la recommander aux clients qui avaient été satisfaits de leurs achats.