Les éclats de rire qui accueillirent cet étrange placet cachaient peut-être un certain embarras de la part des grands seigneurs, qui auraient été fort en peine de signaler les abus d’orthographe qu’il fallait corriger sur les enseignes. On pourrait supposer aussi que le placet du sieur Caritidès existait réellement, et avait été fourni à Molière par le jeune roi, pour faire honte à ses courtisans de leur mauvaise orthographe. Ce Caritidès pourrait bien être le type de Jean de Soudier, sieur de Richesource, qui tenait chez lui une école de philosophes orateurs et qui prétendait prouver que tous les écrivains, même les plus célèbres, outrageaient, dans leurs écrits, les principes de la langue française[304]. Il est très probable que quelque intraitable puriste avait adressé au lieutenant de police, sinon au roi, une supplique pour la réformation de l’orthographe des enseignes.

«Les enseignes n’ont jamais brillé par l’orthographe,» dit M. Firmin Maillard dans son étude sur les enseignes[305]. Il est donc avéré que le projet du sieur Caritidès a été bien des fois renouvelé, sans plus de succès; car nous rencontrons jusqu’à nos jours les mêmes protestations contre l’orthographe des enseignes, sans que jamais l’édilité parisienne se soit décidée, avant l’époque du Directoire, à contrarier la liberté individuelle à propos d’orthographe, d’autant plus que ces protestations indignées ne venaient pas en ligne directe de l’Académie française. Nous avons rappelé plus haut (page 367) l’ordonnance du Bureau central du Canton de Paris, en date du 1ᵉʳ frimaire an VIII (novembre 1799), obligeant les boutiquiers à diverses modifications dans le mode d’application de leurs enseignes, et à y corriger «tout ce qui pouvait s’y rencontrer de contraire aux lois, aux mœurs et à la langue française.» Nous rencontrons une phrase à ce sujet dans l’ouvrage d’Henrion, intitulé: Encore un Tableau de Paris (Paris, Favre, an VIII, in-12): «Le Département a sagement proscrit les enseignes grotesques et leur orthographe vicieuse.» Il paraîtrait que la Révolution du 18 Brumaire, en créant le Consulat, accorda une sorte de répit aux enseignes condamnées; huit ou neuf ans plus tard, elles n’avaient pas encore été corrigées administrativement, selon le bon plaisir des Caritidès du Directoire, car l’auteur-éditeur du Cicérone parisien, le libraire A.-G. Debray, fulminait ainsi contre ces enseignes déshonorantes, dans son Indicateur, imprimé en 1808: «Rien de plus grotesque que le style et l’orthographe de la plupart des écriteaux et des enseignes de Paris; on peut dire que, sous ce rapport, la langue n’est nullement ailleurs aussi grièvement insultée que dans la capitale, et cela est véritablement honteux. Mais combien ces fautes grossières contre la langue ne sont-elles pas plus ridicules encore lorsqu’elles se rencontrent dans des inscriptions faites par ordre de l’autorité! On vient de terminer un nouveau numérotage des rues, et je vis dernièrement écrit en beaux caractères, à trois endroits différents: Carfour de l’Odéon. Cela fait vraiment pitié. Quand donc nommera-t-on un censeur des écriteaux? Et quelle opinion veut-on que l’étranger prenne des habitants de la grande ville, lorsqu’il voit partout l’ignorance et la sottise étalées sur les murs?» Le censeur des écriteaux n’avait pas été nommé, et les enseignes sans orthographe continuaient à blesser les yeux des bons Français, amis de la grammaire.

Les libraires semblaient s’être entendus pour faire une levée de boucliers contre les enseignes saugrenues et mal orthographiées. Ce n’était pas l’honnête Debray qui avait commencé l’attaque, c’était le fameux éditeur des Révolutions de Paris, le révolutionnaire Louis Prudhomme, qui, après avoir publié les Crimes des Reines de France et les Crimes de Marie-Antoinette, dénonça les crimes anti-orthographiques des enseignes, dans son Miroir de l’ancien et du nouveau Paris (1805, 2 vol. in-18, t. II, p. 208-10). J.-B. Salgues, qui n’était pas libraire, mais qui travaillait sans cesse pour les libraires, traita aussi ex professo la question de l’orthographe des enseignes dans un recueil intitulé: De Paris, des mœurs, de la littérature et de la philosophie (Paris, J.-G. Dentu, 1813, in-8º). Salgues, pour mieux dire leur fait aux barbouilleurs d’enseignes fautives et condamnables, a écrit la lettre d’un peintre d’enseigne à un commissaire de police. «J’avais cru, dit-il dans cette lettre, qui ressemble à une pétition pour obtenir la place à créer d’inspecteur et censeur des enseignes de Paris, j’avais cru que ma science me ferait remarquer; que, loin d’être confondu avec ces barbouilleurs de carrefours qui insultent Vaugelas et outragent Ronsard, on citerait mes ouvrages et mon nom avec estime et reconnaissance; que la renommée publierait mes chefs-d’œuvre et m’inscrirait avantageusement parmi les hommes qui s’élèvent au-dessus du commun de leurs confrères et honorent leur profession; mais, monsieur, rien de tout cela n’est arrivé, et quoique j’aie peint plusieurs fois la Renommée, pour annoncer la bière au pot et le riz au lait, l’ingrate m’a laissé dans l’oubli. Je vois chaque jour l’ignorance de mes confrères triompher, et les règles de l’orthographe indignement profanées par des mains barbares et sacrilèges. Comment, monsieur, dans une ville telle que Paris, au milieu d’une foule d’Académies, de Lycées et d’Athénées, ne s’élève-t-il pas un homme courageux qui dénonce tant de scandales?»

L’homme courageux, c’était lui, c’était J.-B. Salgues, qui aspirait à être désigné comme inspecteur et correcteur des enseignes de Paris, car la création de cette place était à l’ordre du jour. Il donna ensuite, à l’appui de ses justes critiques, l’indication de quelques enseignes monstrueuses qu’il avait relevées dans Paris et contre lesquelles les grammairiens criaient vengeance. «Croiriez-vous, monsieur, que, sur la porte d’un savant instituteur, je lus, en grosses lettres: COURS D’ARITEMÉTIQUE ET DE GÉOMETERIE? Plus loin, une marchande de modes annonçait qu’elle vendait de bonnes piques; c’étaient des bonnets piqués qu’elle voulait dire. J’ai remarqué, au-dessus d’une porte d’auberge, qu’on y donnait à mangé à l’Ange gardien. Et, pour peindre d’un seul trait tous les désordres de ce genre, j’ai vu, il y a quelques années, dans un chef-lieu de canton, ces mots écrits sur le cabinet d’un fonctionnaire public: BURO DU JUGE DE PET.» Le peintre d’enseigne dans la peau duquel s’était mis le bonhomme Salgues finissait par déclarer que «toutes les inscriptions devaient être revues par un écrivain-juré.» Malgré ses offres de service, Salgues ne fut pas choisi pour remplir la place à laquelle il aspirait. On institua un inspecteur vérificateur des épitaphes dans les cimetières de Paris, mais on ne créa pas cette place de censeur des enseignes, qui avait donné l’éveil à de modestes ambitions.

Il eût fallu alors un volume entier pour recueillir les inscriptions d’enseignes qui auraient offert matière à la censure des descendants du sieur Caritidès. L’opinion publique, on doit le reconnaître, a eu plus d’autorité que ne pouvait en avoir un agent officiel de la police pour mettre à l’index et faire disparaître, en fort peu de temps, ces incongruités orthographiques. A mesure que se répandirent la connaissance et la pratique de l’orthographe, les inscriptions qui prêtaient à la critique ne tardèrent pas à être corrigées ou effacées. Cependant Dufey de l’Yonne, constatait, en 1820[306], qu’un peintre d’enseigne, chargé de restaurer, rue du Faubourg-Saint-Antoine, une ancienne inscription, y avait ajouté, de son chef, une magnifique faute d’orthographe, en écrivant: Boulangerie générale des Marchées. «C’est sur le dernier mot, dit Dufey, de l’Yonne, que se trouve la correction, encore toute fraîche.» Il signalait aussi, dans la même rue, cette inscription, qui datait de plus de cent ans, et qu’on avait laissée intacte au-dessus d’un hôtel garni qui portait le nº 58: Hotelle du Bel Air. Beaucoup d’enseignes de la même époque s’étaient conservées jusqu’à nos jours avec l’ancienne orthographe traditionnelle, à la porte des cabarets et des marchands de vin: Un tel, fait nopces et festins.

Quand le Pont-Neuf était d’un bout à l’autre le rendez-vous des décrotteurs et des tondeurs de chiens, chacun de ces industriels se constituait un écriteau plus ou moins naïf et bizarre, dont il était l’inventeur; ces inscriptions étaient émaillées des fautes d’orthographe les plus originales. Balzac a pourtant passé sous silence ces chefs-d’œuvre de l’enseigne en plein vent. Il ne cite, dans son Petit Dictionnaire critique et anecdotique des Enseignes de Paris, qu’une seule inscription de cette catégorie: «Au Chien fidèle, Beilliard, marchand de chiens, boulevard des Italiens, au coin de la rue de Grammont. Tond chiens et chats, châtre les uns, coupe les autres. Vat en ville, et sa femme aussi, et prend des pensionnaires.» Toutes les enseignes de tondeurs de chiens portaient alors cette expression sacramentelle et encourageante: Vat en ville. On voyait, en ce temps-là, rue de l’Hôpital-Saint-Louis, cette belle et engageante inscription: N..., jardinier, terassier, entrepran jardint, terrases, et se charge aussi de les rambleyères. Enfin, le chef-d’œuvre de l’orthographe d’enseigne se trouvait, sur la route d’Ivry, à cent pas de la barrière d’Italie: A la bote d’hoillegnons.

Au XVIIIᵉ siècle, l’orthographe fantastique et phénoménale affligeait tellement la vue des passants, qu’un digne prêtre, nommé Teisserenc, bachelier et théologien, imagina de rendre les enseignes utiles et intéressantes, au moyen d’un nouveau système d’inscriptions, lequel serait appliqué sous la direction de l’autorité; il voulait d’abord «fixer, à chaque espèce d’écriteau et d’enseigne qui regarderait le même métier et la même matière, une forme et une couleur particulière, pour les distinguer des autres: ce qui formerait une variété la plus agréable et la plus utile.» On voit que le style du réformateur des enseignes aurait eu besoin de subir une réforme académique pour être intelligible et grammatical.

Puis, «comme la première utilité qu’on doit tirer des enseignes, c’est celle du maître de l’enseigne et de sa profession», il faudrait, dit-il, «faire un nombre d’écriteaux suffisants qui portassent les principaux outils, ouvrages, ou marchandises de la même profession, etc., et le nombre fixé pour chaque profession.

»Dans les écriteaux qui marqueraient un fait historique, ajouter l’année en laquelle ce fait est arrivé, comme: A la Bataille de Fontenoy, 1745, chez un tel, marchand.» L’inscription serait nécessairement correcte sous la surveillance de l’autorité. Cet écriteau n’empêcherait pas le marchand d’y ajouter la peinture qu’il voudrait et l’explication détaillée du fait lui-même.

Enfin, outre les écriteaux explicatifs, les enseignes pourraient offrir le portrait et les noms du roi, des princes et des autres seigneurs, les portraits des grands hommes, tous les ordres de chevalerie et toutes les espèces de monnaies françaises et étrangères. Ce système ingénieux correspondait à celui que l’auteur avait projeté pour les noms des rues, auxquels il proposait d’ajouter des noms de pays et de ville, avec plus ou moins de détails géographiques et historiques. L’ouvrage que l’abbé Teisserenc avait consacré à son projet est intitulé: Géographie parisienne, en forme de dictionnaire, contenant l’explication de Paris ou de son plan, mis en carte géographique du royaume de France, pour servir d’introduction à la Géographie générale (Paris, chez la veuve Robinot, 1754, in-12). Les feuilles périodiques parlèrent de cet ouvrage comme de l’œuvre d’un fou, mais ce fou, docte et intelligent, fut comblé d’éloges par un autre fou, plus ardent et plus violent, qui s’étonna qu’une idée si neuve et si originale n’eût pas été mise aussitôt à exécution pour l’instruction du peuple.