Quant aux enseignes qui portaient des inscriptions historiques, il fallait souvent s’en défier, car elles étaient tantôt antérieures et tantôt postérieures à la date qu’on pouvait leur assigner. Par exemple, l’hôtel Jean-Jacques Rousseau, rue des Cordiers, avait pris cette enseigne plusieurs années après l’époque où J.-J. Rousseau y avait demeuré lors de son premier voyage à Paris; et une seconde fois en 1745. L’hôtel de l’Empereur Joseph, rue de Tournon, qui s’appelait d’abord hôtel de Tréville, paraît avoir pris ce nom et cette enseigne quelques années avant le voyage que l’empereur Joseph II fit à Paris, sous le nom de comte de Falkenstein, en 1777; seulement, après le séjour de l’empereur, il compléta son enseigne en s’intitulant hôtel de l’Empereur Joseph II[164]. On s’exposait aussi à faire d’étranges erreurs en cherchant une enseigne célèbre dans une rue où elle n’avait jamais été. Les historiens de la Révolution se sont répétés l’un l’autre en racontant que la veille du 10 août 1792 Westermann, Santerre et les autres chefs de la conspiration révolutionnaire, qui devaient le lendemain attaquer la royauté dans le palais des Tuileries, s’étaient rassemblés secrètement à l’hôtel du Cadran bleu, dans la rue Saint-Antoine, pour dresser les plans de leur entreprise; mais il n’y eut jamais d’auberge du Cadran bleu dans la rue Saint-Antoine. C’est dans la rue de la Roquette que cette auberge existait d’ancienne date, et c’est là qu’eut lieu la réunion des conjurés[165].

J’arrive à la seconde catégorie des enseignes historiques ou commémoratives: ce sont celles qui n’ont pas de date certaine et qui semblent avoir été inaugurées en mémoire de quelque fait plus ou moins connu et plus ou moins authentique. C’est en quelque sorte le témoignage figuré d’une tradition parisienne.

Il y avait à Paris, en 1280, une enseigne de maison, A la Ville de Jérusalem, enseigne qui ne pouvait être qu’un souvenir des croisades, et même de la dernière, celle de Louis IX, qui se termina par la mort de ce saint roi, devant Tunis, le 25 août 1270. C’était peut-être aussi une pieuse réminiscence de la part d’un pèlerin au retour de la terre sainte[166]. L’enseigne de l’Arbre sec, lequel donna son nom à une rue qui le porte encore, était également un souvenir de quelque pèlerinage en Orient. Cette tradition orientale est ainsi rapportée dans le livre de messire Guillaume de Mandeville[167]: «A deux lieues d’Ébron est la sépulture de Loth, qui fut fils au frère Abraham, et assez près d’Ébron est le Membré, de qui la vallée prend son nom. Là il y a un arbre de chein, que les Sarrazins appellent Jape, qui est du temps Alozohuy, que l’on appelle l’Arbre sech, et dit-on que cet arbre a là esté depuis le commencement du monde, et estoit tousjours vert et feuillu, jusques à tant que Nostre-Seigneur mourust en la croix; et lors il seicha, et si firent tous les arbres par l’universel monde, ou ils chéirent, ou le cuer dedans pourrist, et demourèrent du tout vuides et tout creux par dedans: dont il y en a encore maint par le monde.»

Les récits mensongers des voyageurs, au retour de leurs voyages dans les pays lointains, s’étaient reflétés pour ainsi dire dans les enseignes, qui représentaient des animaux extraordinaires ou fabuleux, des plantes imaginaires, des curiosités naturelles plus ou moins étranges et fantastiques. Ainsi, on avait vu longtemps dans la rue de la Licorne une enseigne représentant cet animal, qu’on disait avoir été amené d’Afrique à Paris sur la fin du XVᵉ siècle, et dont la corne avait été déposée, après sa mort, dans le Trésor de l’abbaye de Saint-Denis. Ainsi retrouvait-on, dans les enseignes, la Syrène, l’Hydre aux sept têtes, le Mouton végétal, la Fontaine ardente, le Merle blanc, le Singe vert, etc.; en un mot, toutes les bêtes prodigieuses, toutes les singularités de la nature tropicale qui avaient figuré dans les relations de voyages aux Indes depuis celles de Marco Polo et de Mandeville. Il y a eu au XVIIIᵉ siècle, par exemple, quinze ou vingt enseignes sur lesquelles le singe vert était représenté; aujourd’hui nous ne connaissons qu’une seule enseigne, aux Singes verts, dans le passage Choiseul.

L’enseigne du Puits d’Amour, dont nous avons parlé plusieurs fois[168], devait son nom à un ancien puits situé à la pointe d’un triangle que formaient les rues de la grande et de la petite Truanderie avec celle de Mondétour. Une jeune fille nommée Hellebik, dont le père tenait un rang considérable à la cour de Philippe-Auguste, se voyant trahie et abandonnée par son amant, s’était précipitée dans ce puits et y avait trouvé la mort qu’elle cherchait. Ce fut l’origine de la célébrité du Puits d’Amour. Un écrivain moderne, qui ne cite aucune autorité sérieuse, rapporte qu’un prédicateur, qui prêchait à Saint-Jacques de l’Hôpital, dénonça en chaire avec tant de zèle et d’éloquence «les rendez-vous qu’on se donnait tous les soirs à ce puits, les chansons qu’on y chantait, les danses lascives qu’on y dansait, les serments qu’on s’y faisait, comme sur un autel, et tout ce qui s’ensuivait, que les pères et mères, les dévots et les dévotes s’y transportèrent à l’instant et le comblèrent[169]». Sauval, en effet, rapporte qu’il l’avait vu presque comblé. Il n’y eut probablement pas d’autre Puits d’Amour, mais on vit les enseignes du Puits d’Amour se répéter dans différents quartiers, car, disait Henry Sauval, «plusieurs marchands ont trouvé cette enseigne faite à leur gré, et d’autant plus qu’ils s’imaginèrent que les enseignes plaisantes, ou qui se font remarquer, attirent les chalands[170]».

L’enseigne du Chien, rue des Marmousets, au coin de la rue des Deux-Hermites, était celle d’une maison qui fut rebâtie sur l’emplacement d’une autre maison démolie, au XVᵉ siècle, en vertu d’un arrêt du Parlement contre le pâtissier qui faisait des pâtés de chair humaine avec les corps des victimes auxquelles son voisin le barbier avait coupé la gorge. Il n’y avait pas de légende mieux établie dans la Cité, et l’on se rappelait traditionnellement que la place où s’élevait la demeure des deux scélérats était restée vide et maudite pendant un siècle. Une haute borne, appuyée contre la maison et profondément enfoncée dans le sol, conservait, affreusement mutilée, l’image du chien qui fit découvrir l’effroyable association du barbier et du pâtissier[171]; l’animal grattait la terre de ses pattes et tenait un os dans sa gueule. En 1848, une fruitière y adossait son étalage et achevait de la dégrader. Un antiquaire, M. Th. Pinard, fit sur la pauvre pierre commémorative une notice qui fut publiée, avec le dessin qui l’accompagnait, dans la Revue archéologique de cette année-là[172]. Lors de la transformation de la Cité sous le règne de Napoléon III, le bibliophile Jacob adressa un mémoire à M. Haussmann, préfet de la Seine, pour le prier de vouloir bien faire surveiller l’enlèvement de la borne historique de la rue des Marmousets; ce qui fut fait vers 1864. Cette pierre fut déposée dans les magasins de la ville et réservée pour le Musée archéologique municipal. Nous ignorons ce qu’elle est devenue depuis.

Nous avions vu, il y a vingt-cinq ans, dans la rue du Monceau-Saint-Gervais, une ancienne enseigne, avec cette inscription: A l’Orme Saint-Gervais. Elle représentait un vieil arbre, à l’écorce rugueuse, dont le pied était entouré d’un parapet de pierre en forme de puits. Il est probable que c’est la même enseigne qu’on retrouve aujourd’hui dans la rue du Temple. L’orme de Saint-Gervais est resté debout, en face de l’église, pendant plus de trois siècles: c’était sous son ombrage que se tenait autrefois, après la messe, un tribunal de simple police; c’était là aussi que se payaient certains impôts de voirie. Cet arbre vénérable a subsisté longtemps après la reconstruction de l’église sous Louis XIII; les vues gravées au XVIIIᵉ siècle le représentent encore bordé de sa margelle de pierre. Ingres avait fait don au Musée de la ville de Paris d’une peinture du XVIᵉ siècle représentant les danses populaires sous un arbre qui pourrait bien être l’orme de Saint-Gervais, dans les branches duquel les musiciens ont établi leur orchestre en plein vent. L’attribution peut sembler un peu risquée; en tout cas, on en peut juger de visu au musée Carnavalet, où se trouve encore ce curieux tableau échappé par miracle à l’incendie de 1871.