Après l’arrestation du roi et de la famille royale à Varennes (juin 1791), l’Assemblée nationale rend un décret qui ordonne d’effacer partout les emblèmes de la royauté. Ce décret s’attaque surtout aux enseignes sur lesquelles figurent les armes royales et les insignes royaux. Quelquefois le commerçant, irrité de la guerre tyrannique faite à son enseigne, résistait autant que possible à ces misérables tracasseries, exercées contre lui au nom du peuple. Un restaurateur, à l’enseigne du Tigre royal, ayant été sommé par la municipalité de supprimer l’épithète de royal, la remplaça par celle de national et eut l’audace de faire inscrire, à la porte de son établissement: Au Tigre national[271]. Le frontispice d’un Almanach de 1792 représente des ouvriers enlevant des enseignes qui portaient le nom ou les armes du roi, ainsi que les symboles du gouvernement monarchique.

Depuis que l’armée des princes se formait à Coblentz dans le but de venir délivrer Louis XVI, prisonnier de l’Assemblée nationale, les bureaux des racoleurs fonctionnaient à Paris avec une fiévreuse activité pour donner des hommes à l’armée royale, qui avait besoin de nouvelles recrues en prévision d’une guerre d’invasion. D’autre part, ces bureaux s’étaient multipliés depuis que le ministère payait la prime d’engagement, et leurs enseignes, exclusivement militaires et patriotiques, avaient remplacé partout des enseignes bachiques et affriolantes, qui eurent toujours tant d’empire sur les pauvres dupes du racolage. De cette époque datent certaines enseignes qui ont subsisté jusqu’à nos jours, et qui faisaient appel à la bonne volonté des remplaçants, dont la conscription autorisait légalement le trafic, comme une espèce de marché de chair humaine. Il n’y a pas longtemps que nous avons vu disparaître le Petit Tambour, au coin de la rue de Bièvre; le Grenadier, rue Corneille, etc.; l’Ancien Tambour, quai de la Tournelle, existe même encore, ainsi que les Deux Sapeurs de la rue Jean-Jacques-Rousseau.

C’est en 1793, après le 10 Août, que la fermeture des églises porta le dernier coup aux statues de piété que la dévotion de nos aïeux avait érigées au coin des rues et sur la façade des maisons. On ne fit pas grâce à celles que le zèle de quelques courageux propriétaires s’efforçait encore de protéger. C’est alors que le buste de Marat remplaça la statue de la Vierge dans la rue aux Ours et qu’un restaurateur de la rue Saint-Honoré inaugura l’enseigne du Grand Marat, avec une double inscription; savoir, d’un côté: Il

fut l’ami du peuple et observateur profond, et de l’autre côté:

Ne pouvant le corrompre, ils l’ont assassiné. «En même temps, ajoute M. Amédée Berger, comme le comique a toujours chez nous sa place à côté des plus lugubres souvenirs, un marchand de la rue Saint-Eustache placarda l’enseigne suivante au-dessus de sa porte: Aux cols, brassières et ceintures nationales, avec cette incroyable inscription: «Les hommes étant convenus de porter la cocarde aux trois couleurs, comme signe de patriotisme, il est étonnant que les femmes ne soient décorées, ni pour elles ni pour leurs enfants, de rien qui puisse prouver leur civisme. C’est pour faciliter ce moyen qu’on vient de fabriquer des ceintures et des brassières aux trois couleurs, qui ne laissent aucun doute sur les principes de ceux qui les porteront.»

Sous le règne de la Terreur, il n’est pas prudent de jouer avec les enseignes, et le plus sage est de les ôter tout à fait plutôt que d’en modifier le sujet et le titre. Aussi faut-il être notoirement républicain pour oser se donner le luxe d’une enseigne nouvelle, car tout était matière à suspicion et à dénonciation. Un cabaretier de Sèvres, qui avait de longue date une belle enseigne: Au rendez-vous des marins d’eau douce, s’imagina que le tutoiement révolutionnaire n’était pas suffisamment observé dans le mot rendez-vous, qu’il changea en rends-toi, et l’on put lire sur cette enseigne: Au rends-toi des marins d’eau douce. Malheur à qui eût osé conserver sur son enseigne une croix, une couronne, ou un écusson d’armoiries!

Le moment était si lugubre et si redoutable, que personne n’avait le cœur d’être plaisant, même sur une enseigne; mais du moins la plaisanterie pouvait cacher la peur. Ainsi un marchand, nommé Basset, avait joué sur son nom en se donnant un chien pour enseigne et en l’intitulant: Au Basset[272]. Un autre, qui demeurait sur la place Vendôme, avait cru se faire de son enseigne un paratonnerre politique en y inscrivant une phrase de Robespierre relative à l’Être suprême[273]. La police, à cette époque terrible, trouvait le temps d’éplucher les enseignes et de les mettre toutes au diapason de la circonstance. Après la création du Calendrier républicain, adopté par la Convention le 24 novembre 1792, un arrêté du Bureau central de Paris enjoignit aux cabaretiers de substituer, sur leurs enseignes, aux mots: bière de mars, ceux-ci: bière de germinal[274].

M. Firmin Maillard a caractérisé ainsi les enseignes de la Terreur: «Brutus, Spartacus et quelques autres martyrs de la liberté deviennent des héros d’enseignes. C’est à la Lanterne nationale ou à la Carmagnole que vont se désaltérer les garçons bouchers: ils arrivent au cabaret, drapeau déployé, drapeau sur lequel il y a un énorme couteau et ces six mots écrits au bas: «Tremblez, aristocrates, voici les garçons bouchers!» Voilà leur enseigne! mais rien ne peut égaler celle du libraire Tisset, «coopérateur des succès de la République française.» L’abominable homme restait rue de la Barillerie, nº 13, et il avait au-dessus de sa porte une guillotine enluminée entre les montants de laquelle se trouvaient inscrits les noms des personnes qui devaient être exécutées dans la journée. Du reste, cet aimable personnage éditait une liste de condamnés qu’il appelait: Compte rendu aux Sans-Culottes, par très haute, très puissante et très expéditive dame Guillotine, rédigé et présenté aux amis de ses prouesses, par Tisset.»