Les premières enseignes peintes qui reparurent à Paris furent celles des restaurants, des cafés, des marchands de comestibles: c’est de ce temps-là que datent l’enseigne de l’hôtel des Américains, rue Saint-Honoré, près de l’Oratoire; la Flotte Sainte-Barbe, rue Saint-Martin; le Gourmand, de Corcellet; le Bœuf à la Mode, de la rue de Valois; le Veau qui tette, de la place du Châtelet, aujourd’hui rue des Halles; l’enseigne des Trois Frères provençaux, etc. Après les établissements de gastronomie, les débits de tabac eurent des enseignes, telles que la Bonne Prise, encore à sa place au nº 7 de la rue Saint-Jacques, la Civette, de la place du Palais-Royal et la Grosse Carotte. «Saint-Germain-l’Auxerrois[277], respecté, disent les frères de Goncourt, a tout à côté de lui une renommée nouvelle, une enseigne fameuse: la Grosse Carotte, ce débit de tabac qui rivalise avec la célèbre Carotte américaine des Halles.» Le jardin Turc, dont la vogue commençait à se prononcer au boulevard du Temple, n’avait trouvé rien de mieux, pour remplacer une enseigne peinte, que d’avoir à sa porte des Turcs, de vrais Turcs, en costume, qui fumaient indolemment leur pipe, de midi à minuit[278]. C’était le premier essai des tableaux vivants.
XXVII
LES ENSEIGNES AU XIXᵉ SIÈCLE
A LA fin du Directoire, il y eut comme une renaissance des enseignes, à Paris. Beaucoup de celles qu’on avait mises au grenier, au début de la Révolution et surtout pendant la Terreur, reprenaient leur ancienne place sur les boutiques, sans aucun changement ou avec de légères modifications exigées par l’état social et politique. Ce fut bientôt une mode, une fureur, une folie. On ne souffrait plus qu’une boutique qui avait acquis une clientèle respectable fût dépourvue d’enseigne. Il fallait donc en faire peindre de nouvelles, en toute hâte, et les peintres en lettres, qui venaient de traverser la Révolution, n’y avaient pas gagné du côté de l’art et de l’orthographe. Ces enseignes improvisées, qui semblèrent sortir de terre pour se répandre dans tous les quartiers et toutes les rues, ne faisaient pas honneur à la peinture française, à l’esprit français et à la langue française. C’était un affreux désordre d’enseignes horribles, ou ridicules, de toutes formes et de toutes grandeurs, qui se disputaient le terrain et qui n’obéissaient qu’à la loi du plus fort ou du plus effronté. On avait commencé, pour leur faire place, par effacer l’odieuse inscription: Liberté, Égalité, Fraternité, ou la Mort, qui s’était imposée, comme une épitaphe sépulcrale, sur tous les murs et sur toutes les portes, en guise d’enseigne révolutionnaire.
«Le Consulat, dit M. Amédée Berger, à qui nous laissons la parole, faute de pouvoir mieux dire, le Consulat eut beaucoup à faire pour nettoyer les murailles de Paris, qui s’étaient singulièrement illustrées depuis la Révolution: les reliefs et les massifs se balançaient de plus belle au-dessus des passants alarmés; et en présence des inscriptions les plus grossières, le besoin d’un nouveau Caritidès se faisait de nouveau sentir.» La réforme fut radicale, et une ordonnance de Bureau central du canton de Paris, en date du 1ᵉʳ frimaire an VIII (novembre 1799), obligea tous les boutiquiers à supprimer les enseignes pendantes, à les remplacer par des tableaux incrustés dans les murs, enfin «à corriger dans les enseignes tout ce qui pouvait s’y rencontrer de contraire aux lois, aux mœurs et à la langue française». Pour prévenir tout abus, on devait soumettre d’avance à l’autorité la copie des inscriptions que l’on avait l’intention de placer au-dessus des boutiques, et il était interdit de modifier le texte approuvé par l’administration[279]. Cette intrusion pédantesque de la police dans la liberté des enseignes ne plut pas à tout le monde. «En attendant que l’on s’occupe de la restauration des lettres, disait avec dédain le dramaturge Arnault dans une note de journal, on procède à la correction des enseignes. Nos édiles ont pris, en effet, un arrêté excellent sous plusieurs rapports. Des magistrats qui savent lire ne veulent plus que des écrivains ne sachent pas écrire[280].» On lisait, le 1ᵉʳ décembre 1810, dans le Mercure de France, une autre note, qui doit être de Jouy, puisqu’il l’a intercalée depuis dans son Hermite de la Chaussée d’Antin: «M. Caritidès (personnage des Fâcheux de Molière) voulait, avec raison, qu’on réformât la détestable orthographe des enseignes, et l’on vient de faire droit, en 1810, au placet qu’Éraste fut chargé, par lui, de présenter à Louis XIV, en 1661. Tant de grossières absurdités vont enfin disparaître, et il ne restera plus à désirer aux beaux esprits les plus minutieux que de voir s’établir une sorte d’analogie entre les enseignes et les professions. Ce défaut était moins choquant autrefois qu’il ne l’est aujourd’hui; il y avait quelque raison pour qu’un cordonnier fût à l’Image de saint Crépin, un tabletier au Singe d’ivoire, un marchand de tabac à la Civette. Mais quelle espèce de rapport peut-on établir entre le Masque de fer et des bonnets de coton, entre Jocrisse et un joaillier, la Vestale et une lingère, le Petit Candide et un bureau de loterie, la Bonne foi et un tailleur? Nous ne manquons pas de mauvais plaisants tout prêts à trouver là des sujets d’épigrammes.» L’orgueilleux Étienne de Jouy ne pardonnait pas à la lingère qui lui avait emprunté une scène de son opéra de la Vestale pour en faire une enseigne. «Sous l’Empire, dit Amédée Berger, une révolution s’était opérée dans l’aspect des rues marchandes de Paris: le magasin avait supprimé la vieille boutique, et alors avait commencé une curieuse lutte de façades, d’étalages et d’enseignes. Chacun voulait avoir son enseigne, et un marchand du faubourg Saint-Denis, ne sachant à quel saint se vouer, écrivit au-dessus de sa boutique: A n’importe quoi.» M. Auguste Luchet complète cette description dans un chapitre sur les Magasins de Paris[281], où il étudie la métamorphose de la boutique en magasin: «On perdit deux cents, trois cents aunes d’étoffe en guirlandes d’étalage. On n’eut point d’enseignes, on eut des tableaux, des tableaux à l’huile, peints sur toile, que l’on payait jusqu’à mille écus: luxe inouï, incroyable, qui pendant dix ans donna un aspect fantastique aux rues Saint-Honoré, Saint-Denis, Neuve-des-Petits-Champs, et commença la pompe merveilleuse des boulevards de Paris.»
La monomanie d’enseignes peintes avait pourtant donné lieu à bien des critiques dès l’année 1810; on lisait dans la Chronique du Mercure de France, le 29 décembre de cette année-là: «Les calembours, bannis du théâtre, semblent vouloir se réfugier sur les enseignes. Un marchand gainier, nommé Aymon, a trouvé très spirituel de prendre pour enseigne: Aux Quatre Fils Aymon. Un marchand de tableaux du passage du Panorama, du nom de Pierre Legrand, a fait peindre au-dessus de sa porte le portrait du Czar; au-dessous est écrit: Au Czar, Pierre Legrand, marchand de tableaux. Enfin, un libraire connu a joué sur son nom plus agréablement encore, en l’inscrivant ainsi: A la Sagesse de Charron, libraire. C’est à présent qu’on peut dire avec vérité que l’esprit court les rues; on s’en aperçoit quand on le retrouve dans les salons[282].»
Lady Morgan, ci-devant miss Owenson, qui visitait la France en 1816, a formulé des critiques analogues sur les enseignes de Paris[283]: «Je ne connais véritablement rien de plus amusant, à Paris, que les allusions classiques et les devises sentimentales qu’on trouve dans les enseignes, et l’absurdité de leur application ajoute beaucoup au ridicule de leur effet. Je remarquai au-dessus de la porte d’un boucher, dans la rue Saint-Denis, une enseigne représentant un bouquet d’œillets fanés, avec ces mots: Au Tendre Souvenir. La Tentation de saint Antoine, en relief, est suspendue à côté de la Fille mal gardée, et les Trois Pucelles figurent sur les fenêtres d’un tailleur pour l’armée, qui, pour attirer des pratiques, s’intitule Tailleur civil et militaire, tandis que saint Augustin promet de «reblanchir à neuf les vieilles plumes». L’Ange gardien s’annonce pour «faire des envois à l’étranger», et la Religieuse offre son «magasin de nouveautés, au plus juste prix». Au Bienvenu, au Revenant, aux Bons Enfants, aux Amis de la Paix, sont des enseignes arborées bien souvent pour attirer le chaland. La Belle Hélène et les Trois Sultanes étalent leurs charmes dans tous les quartiers pour séduire les gens et intéresser le goût ou le sentiment du passant imprudent. La morale même est appelée à l’aide du sentiment, et les marchandises les plus chères sont achetées au Gagne-Petit ou mises en vente à la Conscience.» Les observations critiques de Lady Morgan sont moins justes quand elle suppose que les enseignes des boutiques pourront un jour fournir des armoiries aux futurs parvenus; que la noblesse s’élèvera du comptoir à la pairie, et que ces nouveaux mystères héraldiques défieront la sagacité des Œdipes du blason: «Le plus habile généalogiste n’expliquera pas aisément un écusson portant sur champ d’argent une Vache habillée à la mode de 1816, ou sur champ de gueules deux Mandarins se donnant la main en signe de fraternité. Comment devinera-t-on, en voyant ces étranges armoiries, que les ancêtres de la nouvelle noblesse vendaient du bœuf à la mode, à l’enseigne de la Vache parée, rue du Lycée, et des cachemires de l’Inde, à l’enseigne des Deux Magots, rue de Seine?»
En 1825, les enseignes étaient parvenues au plus haut point de leur splendeur et de leur prospérité. Le moment parut bon à Balzac pour faire la nomenclature et la description des plus remarquables, en rassemblant ainsi les matériaux de leur histoire sous la Restauration. Son Petit Dictionnaire critique et anecdotique des Enseignes de Paris, volume in-32, de 160 pages, est devenu fort rare, quoiqu’il ait été tiré et vendu à un grand nombre d’exemplaires. On l’a réimprimé intégralement dans la dernière édition des Œuvres complètes de Balzac. Nous ne jugeons donc pas utile de l’analyser et d’en extraire les passages les plus piquants, après l’avoir souvent cité dans le cours de notre travail. C’est pourtant le répertoire le plus considérable qu’il y ait des enseignes de Paris, en 1826. Il nous a semblé, toutefois, nécessaire et intéressant de donner une simple liste des enseignes qui y sont décrites, et de classer ces enseignes par ordre de profession et de commerce, pour faire ressortir autant que possible les analogies plus ou moins bizarres qui peuvent exister entre les différents corps d’état et leurs enseignes.
Commençons par les marchands de nouveautés, qui, comme Balzac le fait remarquer, ont la plus grande part dans cette longue liste de tableaux d’enseignes.