[418] Il ne fallait pas moins que les obsessions les plus puissantes et les plus persistantes pour lui faire prendre une résolution contre son ministre. Rendu à lui-même ou à quelque bon conseil, il lui revenait toujours et tout entier, comme on le voit par ce qui arriva dans la Journée des dupes. V. dans nos Variétés hist. et littér., t. IX, p. 309, la relation qu'en a donnée Saint-Simon, relation si peu connue, mais qui mérite tant de l'être, à tous égards, pour les faits qui s'y trouvent et pour le style incroyable qui les revêt.
Ce qui fit la durée et la prospérité de cette commandite monarchique, de ce pouvoir royal affermé en des mains ministérielles, c'est que l'homme de génie à qui l'exploitation était remise n'en retint jamais rien de ce qu'aurait pu réclamer l'ombrageuse jalousie du maître. Toujours il fit remonter au roi l'honneur et l'éclat que ses actes pouvaient jeter sur la royauté. Dans tout ce qu'il a dit ou écrit, on ne trouve pas un mot qui ne soit à la glorification du pouvoir qu'il tient de Sa Majesté et sans lequel il n'eût rien fait. Jamais il ne parle autrement que dans ce passage de son Testament politique[419]: «Je promis à Votre Majesté d'employer toute l'autorité qu'il lui plairoit me donner.»
[419] P. 7.
Lorsqu'il craint de la part du roi, que tant d'ennemis entourent, quelque défaillance de bonne volonté, quelque défiance, qui en détruisant leur accord nuirait aux intérêts de l'État, il se permet de lui dire: «Je supplie Votre Majesté de repasser ce que je lui ai représenté plusieurs fois, qu'il n'y a point de prince en si mauvais état, que celui qui ne pouvant toujours faire par soi-même les choses à quoi il est obligé, a de la peine à souffrir qu'elles soient faites par autrui; et, qu'être capable de se laisser servir n'est pas une des moindres qualités que puisse avoir un grand roi[420].»
[420] P. 198.
Voilà Richelieu, toujours prêt à dire à Louis XIII: «Je souhayte votre gloire, plus que jamais serviteur qui ayt esté n'a fait celle de son maître... je suis la plus fidèle créature, le plus passionné sujet et le plus zélé serviteur que jamais roy et maître ayt eu au monde[421]»; répétant sans cesse, à propos de cette gloire, qui ne vient que de lui: «Je n'oublieray jamais rien de ce que j'y pourray contribuer[422]»; et s'employant en effet de toutes les forces de son infatigable génie à ce service, où chacun le subit, tant il en pousse les moyens à l'extrême, mais où personne, même des plus hostiles, n'ose dire qu'il n'est pas nécessaire[423].
[421] Lettre au Roy, publiée pour la première fois dans la Revue des Deux-Mondes du 15 nov. 1834, p. 424.
[422] Id., ibid.
[423] V. encore à ce sujet la relation de la Journée des dupes, par Saint-Simon.
«Nous, dit M. Augustin Thierry[424], qui avons recueilli le fruit lointain de ses veilles et de son dévouement patriotique, nous ne pouvons que nous incliner devant cet homme de révolution, par qui ont été préparées les voies de la société nouvelle.»