Ne croyez pas non plus, de grâce, à ce compliment que Louis XIV aurait adressé à Boileau quand il lui présenta son épître sur le Passage du Rhin: «Cela est beau, et je vous louerois davantage si vous m'aviez loué moins.» Celui qui s'avisa le premier de cette belle phrase, dont Boileau ne parle pas (et eût-il manqué de le faire si elle lui eût été dite?), l'avait pillée mot pour mot dans la préface des Mémoires de la reine Marguerite. On sait que c'est une sorte de dédicace que la reine fait à Brantôme pour le remercier du chapitre élogieux qu'il lui avait consacré dans ses Dames illustres, oubliant que la reine Margot ne devait avoir place que parmi ses Dames galantes. «Je louerois davantage vostre œuvre, lui dit-elle se rendant justice, si elle me louoit moins


XLV

A propos de ce passage du Rhin, Louis XIV, s'il eût été sincère, n'eût pas eu tant à complimenter Boileau de son éloge.

Il savait à quoi s'en tenir sur cet exploit. Bien que brillante, la réalité, mise auprès du panégyrique, devait avoir un peu pour lui l'air d'une parodie.

Une armée passant à gué un fleuve, dans sa plus petite largeur, sous le feu d'une masure à moitié désemparée; un chef, le prince de Condé, qui, à cause de sa goutte, craint de se mouiller les pieds, et passe en barque au lieu de se lancer à cheval; un roi qui fait moins encore que le prince goutteux, et que sa grandeur attache au rivage, pour employer la formule de poétique politesse consacrée par Boileau, tout cela méritait-il tant et de si beaux vers?

On affaiblit toujours tout ce qu'on exagère,

dit La Harpe[455], et Boileau, en voulant renchérir sur le prestige de ce fait d'armes, a nui en effet à l'admiration qu'il pouvait mériter[456]; on a cherché l'histoire sous son épopée, et on l'a trouvée d'autant plus nue qu'il l'avait plus parée. «Quoi! ce n'est que cela,» s'est-on mis à dire, et dès lors les rieurs ont eu beau jeu.

[455] Mélanie, acte I, sc. 1.