[54] Émile, édit. Pourrat, 1838, in-8, t. I, p. 307.
Il est encore d'autres mensonges pour lesquels il convient d'être indulgent: ce sont ceux qui naissent d'eux-mêmes, comme les fleurs héroïques d'une époque dont ils transmettent couleur et parfum. Ils n'ont rien du mensonge officieux, créé par l'imagination de celui dont il sert les intérêts; ils surgissent naturellement dans l'ardent esprit du peuple, et les légendes y trouvent une matière extensible et souple, tandis que l'histoire cherche où se prendre dans ce que lui apporte l'insaisissable et rigide vérité. Ils ne sont pas pour le souvenir fidèle, mais pour le sentiment charmé. Nés de l'imagination, c'est à elle qu'ils retournent pour l'aider à répandre la lumière et les couleurs sur les aridités du réel. Il leur suffit d'être conformes au génie du peuple dont ils grossissent les traditions, et à l'esprit du temps où ils naissent. M. Michelet[55] a dit d'un récit légendaire qui satisfaisait à toutes ces conditions: «Il peut bien n'être pas réel, mais il est éminemment, c'est-à-dire parfaitement conforme au caractère du peuple qui l'a donné pour historique.» Selon le même historien, inventer ainsi, dans le sens de la réalité, ce n'est pas commettre un mensonge.
[55] Hist. romaine, édit. belge, in-12, t. I, p. 257.—«Ces mensonges, dit aussi M. Valery, peignent l'esprit ou les mœurs d'une époque, et servent ainsi à la vérité.» (Études morales, polit. et litt., 1823, in-8, p. 79.)
Napoléon était du même avis, lorsque trouvant dans les tragédies de Corneille des héros supérieurs à ce qu'il leur était possible d'être, mais toujours grandis d'après la mesure logique de leur caractère, et devenus par là, comme exemples, d'une vérité plus utile et plus rayonnante que la sèche vérité des historiens, il disait: «Moi, j'aime surtout la tragédie haute, sublime, comme l'a faite Corneille. Les grands hommes y sont plus vrais que dans l'histoire[56].»
[56] Villemain, Souvenirs contemporains, 1re partie, p. 226.
Mais inventer dans un intérêt de flatterie quelconque, ainsi que le fit Tite-Live pour embellir la nudité barbare des premiers temps de Rome[57], ou pour rendre plus illustre l'origine des familles patriciennes[58]; faire de sa tâche d'historien un exercice oratoire, comme ce même Tite-Live, qui, la tribune aux harangues étant interdite, la transporta dans les Décades, «et fut historien pour rester orateur[59];» imaginer un fait pour se donner le plaisir d'une déclamation, ainsi qu'il est arrivé pour un discours prêté à Périclès[60]: voilà les véritables mensonges historiques. Aussi ne ferons-nous aucune grâce à ceux de ce genre que nous rencontrerons.
[57] L'épisode de Porsenna, tourné par Tite-Live tout à la gloire de Rome, bien que, d'après Tacite (Histoires, liv. III, ch. 72) et d'après Pline, la ville se fût rendue à ce roi des Étrusques; l'aventure d'Horatius Coclès, qui, suivant Polybe, eut pour dénouement la mort du valeureux borgne; le combat singulier de Manlius Torquatus, qui ne doit avoir rien de réel, puisque Polybe n'en a pas parlé; la prétendue victoire de Camille sur Brennus, lequel fut en réalité maître de Rome et ne partit qu'après l'avoir mise à rançon, tout cela rentre dans la catégorie des mensonges officieux dont je parle ici, de ces inventions fabriquées tout exprès pour la plus grande gloire de Rome.
[58] Nous en avons eu déjà un exemple, à propos de Scævola. V. pour une foule d'autres, Michelet, Hist. romaine, édit. belge, t. I, p. 283-287.
[59] H. Taine, Essai sur Tite-Live, p. 9.—Montesquieu (Grandeur et Décadence des Romains, ch. v) disait à propos des bons mots prêtés à Annibal dans les Décades: «J'ai du regret de voir Tite-Live jeter ses fleurs sur ces énormes colosses de l'antiquité; je voudrais qu'il eût fait comme Homère, qui néglige de les parer, et qui sait si bien les faire mouvoir.»—Les harangues abondent moins dans Tacite, aussi sont-elles plus authentiques. On possède une preuve de son exactitude. Le discours de Claude au sénat, tendant à faire accorder aux Gaulois le droit d'admission parmi les sénateurs, a été retrouvé sur les tables de bronze découvertes à Lyon en 1528. Les paroles du prince y sont presque en tout point identiques à celles que Tacite lui a prêtées. (Annal., I. XI, ch. XXIV.)