«Quand la messe fut dite, le roi fit apporter pain et vin, et fit tailler des soupes, et en mangea une, et puis il dit à tous ceux qui autour de lui étaient: «Je prie à tous mes bons amis qu'ils mangent avec moi, en souvenance des douze apôtres, qui avec Notre-Seigneur burent et mangèrent, et s'il y en a aucun qui pense mauvaisetié ou tricherie, qu'il ne s'approche pas.» Alors s'avança messire Enguerrand de Coucy, et prit la première soupe et le comte Gauthier de Saint-Pol la seconde et dit au roi: «Sire, on verra bien en ce jour si je suis un traître.» Il disait ces paroles pour ce qu'il savait que le roi l'avait en soupçon, à cause de certains mauvais propos. Le comte de Sancerre prit la troisième soupe, et les autres barons après, et il y eut si grande presse, qu'ils ne purent tous arriver au hanap qui contenait les soupes. Quand le roi le vit, il en fut grandement joyeux; et il dit aux barons: «Seigneurs, vous êtes tous mes hommes, et je suis votre sire, quel que je soie, et je vous ai beaucoup aimés... Pour ce, je vous prie, gardez en ce jour mon honneur et le vôtre. Et se vos vées que la corone soit mius emploié en l'un de vous que en moi, jo mi otroi volontiers et le voit de bon cuer et de bonne volenté.» Lorsque les barons l'ouïrent ainsi parler, ils commencèrent à plorer, disant: «Sire, pour Dieu, merci! nous ne voulons roi sinon vous. Or, chevauchez hardiment contre vos ennemis, et nous sommes appareillés de mourir avec vous[128].»
[128] La Chronique de Rains, publiée par M. L. Paris, p. 148.—Ce qu'il y a d'assez singulier, c'est que la scène, telle que l'abbé Velly et les autres l'ont arrangée, ressemble beaucoup moins à celle dont on trouve le récit dans cette Chronique de Rains, qu'à certaine scène du même genre pompeusement décrite dans l'Alexiade, liv. IV, ch. V. Au lieu de la bataille de Bouvines, il s'agit de celle de Dyrrachium; au lieu de Philippe-Auguste, c'est Robert Guiscard. Anne Comnène lui fait tenir aux chevaliers normands le même discours à peu près que l'on a prêté à Philippe-Auguste offrant sa couronne aux barons.
Il vous semblera sans doute, comme à moi, que l'histoire gagne beaucoup à ce simple récit où la pratique d'un pieux usage, cette communion de la bataille, si chère à Du Guesclin lui-même[129], fait le fond de la scène. On ne peut nier qu'il substitue au mieux ses naïvetés chevaleresques à la pompe déclamatoire de ces narrations de seconde main, dans lesquelles, à force d'être frelatée et fardée, la vérité elle-même n'était plus vraisemblable.
[129] Sa coutume, avant le combat, était de manger trois soupes (trois tranches de pain) dans du vin, en l'honneur de la Trinité. Les preux du Roman de Perceval faisaient tous la même chose.
X
Des vieux textes retrouvés ou mieux lus sont sortis, sous les mains de la jeune génération savante, un grand nombre de vérités nouvelles, de lumières imprévues qui ont fait le jour ou dissipé le doute sur des événements qu'on hésitait à accepter.
M. Mérimée dit quelque part[130]: «Bien des sources autrefois fermées sont ouvertes aujourd'hui,» c'est un des grands points; mais un autre aussi important, c'est que, la source une fois ouverte, beaucoup de mains intelligentes savent y puiser et trouver la vérité au fond.
[130] Rev. des Deux-Mondes, 1er avril 1859, p. 577.