[144] Dans une note de sa tragédie des Templiers (acte V, sc. VIII): «Peut-être, dit-il, l'événement de la mort du pape et de celle du roi, qui survécurent peu de temps au supplice du grand-maître, fut-il l'occasion de répandre ces bruits populaires.» Ce qui n'empêcha pas Raynouard de faire une tirade avec la prétendue citation. Historien, il doutait; poète, il faisait comme s'il avait cru. Dans les deux cas il s'acquittait de son métier. D'une main il cherchait la vérité, de l'autre il aidait à l'erreur. C'est le poète seul qui a été entendu.

[145] Hist. de France, 1re édition, t. V, p. 214.

[146] Le passage de Ferreti, qu'on peut lire dans le Rerum Italicarum scriptores, t. IX, p. 1017, fait mention d'une assignation du même genre, mais c'est à Naples que se passe l'histoire, et le prince assigné est Clément V lui-même, qui s'y trouvait alors. Il faut ajouter, pour être juste, que Ferreti ne croit pas lui-même à ce qu'il rapporte. Il le donne comme un on dit, dont il ne se fait pas le garant: Non hoc pro rei veritate conscripsimus, ut auctoritate nostrâ posteris evangelizatur, sed velut fama dictavit. V. l'Intermédiaire du 10 mai 1865, p. 287.

Mézeray dit bien, il est vrai: «J'ai lu que le grand maître n'ayant plus que la langue de libre, et presque étouffé de fumée, s'écria à haute voix: «Clément, juge inique et cruel bourreau, je t'ajourne à comparoitre dans quarante jours devant le tribunal du souverain juge.»

J'ai lu est positif; j'ai lu est fort bon; mais où a-t-il lu? Les Chroniques de Saint-Denis[147] ne parlent pas de cet appel qui aurait été si bien entendu; Villani n'en dit pas un mot[148]; Paul-Émile ne s'en explique pas davantage[149]. Juste Lipse en fait bien mention, et le donne comme un fait très certain (certissimum), mais est-ce suffisant? L'auteur des Facta, dicta memorabilia, cité par Raynouard, le raconte aussi avec conviction, mais outre que ce livre n'est pas une autorité bien forte, il se trouve, dans le récit qu'il donne de l'événement, une variante qui tendrait à diminuer plutôt qu'à augmenter la croyance. Selon lui, ce n'est pas Jacques Molay sur son bûcher, à Paris, qui convoqua Clément et Philippe devant le tribunal suprême, c'est un templier napolitain brûlé à Bordeaux[150]! Reste encore le jésuite Drexelius[151]; mais celui-là, le récit une fois fait, se contente de s'écrier: «Qui nierait qu'il n'y eût dans cette prédiction quelque chose d'inspiré et de divin par la permission de l'Être-Suprême?» Malheureusement, l'enthousiasme de celui qui parle ne fait pas toujours la foi de celui qui écoute. Quoique le jésuite eût dit: Qui nierait? l'on continua de nier.

[147] Édit. in-fol., p. 46.

[148] Istorie fiorentine, liv. IX, ch. LXV.

[149] Liv. VIII, p. 257.

[150] Celui-ci trouvait moyen de combiner la légende dont Ferreti nous a parlé tout à l'heure avec celle du même genre qui courait toute la France. En plaçant l'anecdote à Bordeaux, avec un templier napolitain pour acteur, il concilia les deux mensonges de façon à n'en faire qu'un.