[184] Hist. de France, t. III, p. 430.
[185] V. aussi une note de M. Dessales, dans les Mélanges de littérature et d'histoire de la Société des Bibliophiles, 1850, p. 152.—Une autre anecdote, racontée sur le roi Jean, par Roquefort (De l'état de la Poésie françoise dans les XIIe et XIIIe siècles, p. 362-367), d'après Boetius (Scotorum historiæ..., lib. XV), n'est pas plus vraie. Le roi se serait plaint de ne plus voir de Rolands parmi les Français, et un vieux brave lui aurait répondu: «Sachez, Sire, que vous ne manqueriez pas de Rolands, si les soldats voyaient un Charlemagne à leur tête.» Le mot est de ceux qui ne se disent pas à un roi, il n'a donc pas certainement été adressé au roi Jean: ce qui me le prouve encore mieux, c'est que, bien avant l'époque où il aurait pu être dit, il se trouvait formulé dans un vers du petit poème de la Vie du Monde:
Se Charles fust en France, encore y fust Roland,
et dans deux autres d'Adam de la Halle, cités par M. Francisque-Michel dans la préface de son édition de la Chanson de Roland, p. XIV-XV, où l'anecdote a été réfutée pour la première fois.
Cette tradition, tout à fait d'accord avec ce qu'on sait du caractère du roi Jean, surnommé le Bon, non pas à cause de sa bonté, mais pour sa prodigalité trop facile[186], était la seule qu'on acceptât à ce sujet pendant tout le XVIe siècle. Brantôme en fait foi[187]. Il va même jusqu'à nommer la dame pour laquelle il quitta son royaume et revint prendre des chaînes qui étaient moins d'un captif que d'un amoureux. «Le roy Jean, dit Brantôme, prisonnier en Angleterre, receut plusieurs faveurs de la comtesse de Salsberiq, et si bonnes que, ne la pouvant oublier, et les bons morceaux qu'elle luy avoit donnés, il s'en retourna la revoir, ainsi qu'elle luy fit jurer et promettre[188].»
[186] Michelet, Hist. de France, t. III, p. 352.
[187] Les Dames galantes, édit. Ad. Delahays, p. 128.
[188] M. le duc d'Aumale, dans son travail sur les comptes de Denis de Collors, publié dans les Miscellanies of the Philobiblon Society de Londres, t. II, et reproduit dans le Bulletin du Bibliophile, 1855-1856, p. 1045, n'est pas lui-même éloigné de croire que Jean ne retournât à Londres causâ joci.—Pour terminer, je dirai que le mot dont il est question ne fut pas toujours prêté à ce roi, mais à un autre, pour lequel il semble mieux fait: c'est François Ier. «Il disoit, selon Balth. Gracian, dans une note de l'Homme de cour, trad. par Amelot de la Houssaye, p. 202, que si la fidélité se perdoit, elle devoit se retrouver dans le cœur d'un roi.» N'est-ce pas le mot du roi Jean? Or, réfléchissez qu'il eut plus d'un rapport de destinée avec François Ier, puisqu'il fut prisonnier comme lui, et vous comprendrez que la parole, si vraisemblable chez celui-ci, put fort bien être prêtée à l'autre par suite d'un de ces déplacements d'esprit si ordinaires aux historiens. Le mot, à mon avis, est donc de François Ier; son caractère le justifie, et l'auteur qui le lui prête donne toute autorité à l'attribution. Gracian, qui est Espagnol, avait pu l'apprendre à Madrid des gens qui avaient approché le roi chevalier dans sa prison. Or, c'est là, en effet, un des jours où on lui aura proposé de manquer à sa parole et de s'enfuir, qu'il aura dû dire le mot. Jusqu'au XVIIe siècle, c'est à lui seul qu'on l'attribua, comme on le voit par le Recueil d'apophthegmes et bons mots, 1695, in-12, p. 83-84.