Un autre reproche que les païens faisaient aux chrétiens, une autre cause de haine et de mépris, c'est que les chrétiens, disaient-ils, étaient insociables. On ne les voyait jamais aux fêtes publiques; jamais ils ne prenaient part à ces spectacles que les empereurs prodiguaient au peuple pour lui faire oublier sa servitude. En ce point encore, les païens avaient raison. Ces jeux qui faisaient la joie des Romains, ces chasses du cirque où des bêtes farouches déchiraient des malheureux sans défense, ces combats de gladiateurs où des esclaves s'entre-tuaient pour amuser l'oisiveté romaine, tout cela faisait horreur aux chrétiens. Ils vivaient loin de ce monde cruel et débauché; ils se réunissaient entre eux comme des frères, communiant à la même table, ne cherchant d'autre plaisir que celui de s'entr'aimer et de servir Dieu d'un même coeur.

Ce qu'il y a de plus odieux aux hommes, et surtout aux grands, c'est qu'on ne partage ni leurs idées ni leurs amusements; on commença par dédaigner les chrétiens; on voulut bientôt les obliger de faire comme la foule et d'adorer les caprices de l'empereur. Ils résistèrent; cette résistance fut un crime de lèse-majesté; il fallait que dans l'empire il n'y eût d'autre volonté, d'autre pensée que celle du souverain. Marc-Aurèle était un grand prince, sévère avec lui-même, sobre, courageux; il avait toutes les vertus d'un soldat et d'un philosophe, mais il était empereur, et à ce titre, imbu de tous les préjugés de la puissance. La loi défendait aux chrétiens d'exister; Mare-Aurèle ne s'inquiéta pas de savoir si cette loi était injuste et cruelle; il ne doutait pas qu'il n'eût le droit d'ordonner tout ce qui lui plaisait. Il avait autour de lui de savants conseillers qui lui prêtaient chaque jour cette maxime despotique: L'empereur était dieu, le Romain n'était qu'un esclave qui devait obéir et tout sacrifier, fût-ce même sa conscience. C'est ainsi que, malgré ses belles qualités et sa douceur, Marc-Aurèle en arriva à la persécution.

Cette persécution commença à Lyon vers l'an 177; elle commença, comme de coutume, non par une accusation régulière, mais par des émeutes. La populace connaissait toujours les chrétiens; c'étaient ces gens sévères et tristes qu'on ne voyait ni dans les temples, ni aux jeux, ni aux fêtes; chacun pouvait les désigner du doigt comme des impies et des athées, car on ne les voyait jamais adorer les dieux de la patrie. On insulta les chrétiens dans la rue; on les chassa de la place publique, où, suivant l'usage romain, les citoyens se réunissaient tous les jours, et on leur interdit les bains publics: on les força de se renfermer chez eux et de se cacher comme des criminels. Si, par hasard, on les rencontrait au dehors, la foule ameutée leur jetait des pierres; on les frappait; on pillait leurs maisons; toute injure était sainte et toute violence légitime quand la victime portait le nom odieux de chrétien.

Il semble que les magistrats auraient dû protéger des innocents contre de pareils outrages; car, dans un pays civilisé, il n'est pas permis d'user de violence, même contre un criminel reconnu, même contre un assassin avéré; mais il n'y avait pas de justice pour les chrétiens; ils étaient hors la loi. Le peuple qui les lapidait, les traînait devant le magistrat après les avoir insultés et demandait leur mort à grands cris. Le proconsul, quelle que fût son opinion, ne pouvait hésiter à punir les malheureux qu'on lui amenait; la pitié et l'indulgence l'eussent rendu suspect à l'empereur. Il fallait donc punir comme des assassins des gens dont le seul forfait était de ne point sacrifier à de vaines idoles. Constater le crime n'était pas difficile; ce crime, c'était de s'avouer chrétien, et jamais un fidèle ne reculait devant cet aveu. D'ordinaire il oubliait son nom, sa patrie, sa naissance, sa condition; et à toutes les questions que lui adressait le proconsul il ne répondait que ces mots: Je suis chrétien, ou: Je suis l'esclave du Christ. Ces mots, c'était l'arrêt du supplice et de la mort.

Le supplice était affreux: c'était la torture avec toutes ses horreurs. Tuer un chrétien, c'était, pour le magistrat, se reconnaître vaincu: celui qu'il avait tué était désormais un martyr, un témoin mort pour rendre hommage à Jésus-Christ. L'exemple de son courage engendrait de nouveaux dévouements, et il n'était pas rare qu'à la vue de la cruauté des bourreaux, de l'injustice des magistrats et du courage des fidèles, plus d'un païen ne se déclarât publiquement chrétien et ne demandât à mourir. Le sang des martyrs, s'écriait un Père de l'Église, le fougueux Tertullien, c'est de la graine de chrétiens. Il fallait donc non pas tuer le prisonnier, mais lui faire souffrir de tels supplices que la douleur le contraignit à se rétracter. C'était la triste victoire que poursuivait le magistrat, à force de menaces et de violences. Que la victime, vaincue par la douleur, dit un mot, qu'elle brûlât un grain d'encens à la statue du divin empereur, elle était libre et souvent récompensée; mais si le chrétien préférait la vérité à la honte, on épuisait après lui toutes les inventions de la rage humaine, pour arracher à sa bouche meurtrie un soupir qu'on pût transformer en aveu. Le fer, le feu, rien n'était épargné par les bourreaux; tant qu'un membre palpitait encore, tant qu'il restait autre chose qu'un cadavre, on s'acharnait après le martyr; il n'y avait de salut pour lui que dans la mort, qu'on lui faisait atteindre si lentement et qu'on lui vendait si cher.

On conçoit donc quelle fut la terreur des chrétiens de Lyon quand la foule se mit à les poursuivre et à les livrer au magistrat. Ce n'était pas seulement la torture de la mort qui les effrayait, c'était aussi la crainte que parmi les fidèles il s'en trouvât quelques-uns qui n'eussent ni assez de courage ni assez d'énergie pour résister aux bourreaux. C'était toujours la grande inquiétude; la rétractation d'un chrétien, son retour au paganisme, c'était la vraie et la seule défaite que redoutassent les disciples du Christ.

Il y avait surtout une classe de chrétiens pour qui la tentation de céder était bien forte: c'étaient les esclaves: s'ils adoraient la statue impériale, s'ils chargeaient leurs maîtres, on leur offrait d'ordinaire de l'argent et la liberté. Aussi voit-on, dans ces persécutions, qu'on commence par arrêter les esclaves, païens et chrétiens, et qu'on les présente à la torture pour les contraindre à déposer contre leurs patrons. C'est ce qui se fit à Lyon, et aussitôt parurent ces accusations stupides, que dans tous les temps on a imputées aux gens que poursuit la haine publique. «Les chrétiens, disaient les esclaves, se réunissent à des banquets communs; là on égorge un enfant et on en boit le sang.» C'est ce qu'on nommait les festins de Thyeste, en souvenir de ce personnage fabuleux à qui son frère Atrée, par une vengeance abominable, fit servir la chair même de son fils. De pareilles calomnies sont si odieuses qu'il semble impossible de les croire. Mais la haine ne raisonne pas.

Parmi les esclaves arrêtés à Lyon, il y avait une femme nommée Blandine; c'était une chrétienne que sa maîtresse avait convertie. Elle était de petite taille, faible et délicate; aussi sa maîtresse, qui avait vaillamment affronté la torture, craignait-elle que la pauvre esclave ne fût pas de force à combattre avec le bourreau. C'était le souci de tous les frères (ainsi se nommaient entr'eux les chrétiens); tous, captifs ou non, assistaient à ce terrible spectacle, pour s'encourager les uns les autres et s'animer à mourir pour la vérité.

On livra Blandine aux bourreaux; c'était une esclave; on n'avait rien à ménager avec ces créatures que dédaignait l'orgueil antique. Les Romains avaient moins de souci d'un esclave que nous n'en avons aujourd'hui d'un boeuf ou d'un cheval. Blandine fut mise à la torture; il semblait que du premier coup on allait briser ses membres délicats, ou forcer la pauvre femme à crier grâce; mais l'esprit de Jésus-Christ l'animait; elle résista avec un courage héroïque et une force surhumaine. Depuis le point du jour jusqu'au coucher du soleil, supplices et bourreaux se succédèrent; on s'acharna sur ce corps déchiré de coups et qui n'avait déjà plus forme humaine; on le lacéra avec des ongles de fer; on le troua de toutes parts; plus d'une fois le chevalet rompit sous l'effort des cordes qui tendaient les membres de la victime, rien ne put réduire la noble martyre. «Elle était, dit le récit contemporain, comme un généreux athlète. La douleur même ranimait ses forces et son courage. On eût dit qu'elle oubliait ses souffrances et qu'elle trouvait le repos et une énergie nouvelle dans ces mots, qu'elle répétait sans cesse: Je suis chrétienne; chez nous on ne fait rien de mal.»

Quand la nuit fut venue, on la jeta pêle-mêle avec les autres martyrs dans une prison obscure et sans air; on lui plaça les pieds sur un bloc de bois, troué de place en place, si bien que la pauvre victime ne put même pas trouver de repos pour son corps brisé; on la réservait pour un supplice plus éclatant. Elle avait bravé le proconsul et vaincu la menace des lois humaines, il lui fallait maintenant servir aux plaisirs sanglants du peuple; c'est à l'amphithéâtre, un jour de fête, qu'elle devait mourir.