On avait réservé pour la fin Ponticus et Blandine, une femme, un enfant. On les avait forcés d'assister à tous les supplices; on espérait que la vue de tant de souffrances effrayerait et dompterait des âmes aussi sensibles et aussi tendres; on les suppliait de jurer par les images des dieux, car on sentait ce qu'il y avait d'odieux à écraser ainsi du même coup la faiblesse et l'innocence. Tout fut inutile, Blandine et Ponticus étaient chrétiens. La foule entra alors en fureur et ne voulut épargner ni l'âge ni le sexe. Ponticus fut le premier saisi; le peuple demanda qu'on épuisât tous les supplices sur cet enfant. Battu de verges, livré aux bêtes, il résista à toutes les épreuves. Au milieu des tourments qui le brisaient, on entendait la voix de Blandine qui encourageait son jeune frère à souffrir des douleurs d'un instant pour conquérir une gloire qui ne finirait pas. Ni menaces ni coups n'arrêtaient la chrétienne; c'était une mère qui voulait enfanter son fils à la vie éternelle. Ponticus résista aussi longtemps que ses forces le lui permirent, et ce fut en souriant à Blandine qu'il rendit le dernier soupir.
L'enfant mort et dans le sein de Dieu, on vit Blandine marcher aux bêtes de l'amphithéâtre, non pas comme une captive qui va à la mort, mais comme une fiancée qui prend place au festin nuptial. Sur l'ordre du peuple, on la suspendit dans un filet, et on l'exposa ainsi à un taureau indompté. Trois fois l'animal, de sa corne furieuse, jeta en l'air la pauvre Blandine, trois fois il la foula aux pieds, pour assouvir sa rage sur la victime qu'on lui livrait; on n'entendit ni plaintes ni pleurs, mais seulement quelques mots de prière, une invocation au Christ sauveur. Enfin on la tira du filet à demi morte et on l'égorgea comme un agneau qu'on égorge à l'autel.
Le spectacle était fini; mais l'ivresse de la foule avait cessé; le peuple sortit en silence, sans jeter au ciel le nom de César. Chacun se disait que jamais femme n'avait supporté de tels supplices et n'avait montré un courage plus indompté; le proconsul, qui tremblait devant les serviteurs de César, se demandait quelle était donc cette religion nouvelle qui affranchit la conscience, chasse toute frayeur, donne la liberté au milieu des fers, et met une esclave au-dessus même de l'empereur.
Blandine n'avait plus rien à craindre des hommes; c'était elle maintenant qui faisait trembler les ministres de César. Cette dépouille sanglante, ce reste de chair et d'os, qui avaient échappé à la dent des bêtes et au fer des bourreaux, voilà des trésors que se disputaient les chrétiens. Pour obtenir ces saintes reliques, un fidèle offrait sa fortune; si on la refusait, il se glissait dans l'ombre des nuits pour ravir ce qui, pour lui, était plus précieux que l'or. Les magistrats n'ignoraient pas que, si ce cadavre leur échappait, on se disputerait chacun des cheveux de Blandine, et que chacun des possesseurs serait un nouvel ami de la vérité, un nouvel ennemi du despotisme impérial. C'est là qu'était le danger pour ces bourreaux qu'effrayait la pâle figure d'une pauvre femme qu'ils avaient égorgée.
Pendant six jours on exposa les restes des martyrs à toutes les injures du temps, à tous les outrages des hommes; le septième jour, on les brûla, et les cendres furent jetées dans le Rhône. Les païens s'imaginaient ainsi défier Dieu et empêcher la résurrection qu'attendaient les chrétiens; ils voulaient ravir aux fidèles toute espérance, en même temps leur ôter tout souvenir. Impuissance de la force!
Toutes ces violences ne trahissaient que la crainte. Les siècles ont passé; le paganisme est tombé; le nom des bourreaux a disparu sous l'exécration publique. Mais le nom de Blandine est resté. De cette douce et courageuse victime, l'Église a fait une sainte, et tant qu'il y aura des fidèles sur la terre, le cri de Blandine restera la devise de la société chrétienne: Nous nommes chrétiens, et nous ne faisons rien de mal; belles et saintes paroles qu'on ne saurait trop méditer.
C'est ainsi que par sa foi, son amour de la vérité, son dévouement à Dieu, Blandine, la pauvre esclave, a mérité de vivre dans l'histoire. Aussi longtemps qu'il y aura en France des femmes chrétiennes, elles respecteront sa mémoire, elles admireront l'exemple de cette héroïne chrétienne, qui du sein de sa faiblesse et de ses misères, nous crie qu'on peut toujours s'élever en faisant son devoir; que la véritable grandeur de l'homme est dans son âme, et qu'on ne doit jamais avilir cette âme, que Dieu a faite à son image et qui n'appartien qu'à lui.