«Mes fils, vous êtes deux, et je n'ai qu'une fille. A qui faut-il que je la donne? à qui faut-il que je la refuse? Voyez cette pièce de drap: j'y taillerai deux vêtements pareils; chacun de vous en coudra un, celui qui le premier aura fini sera mon gendre.»
Chacun des deux rivaux prit sa tâche et se prépara à coudre sous les yeux du maître. Le père appela sa fille et lui dit:
«Voici du fil, tu le prépareras pour ces deux ouvriers.»
La fille obéit à son père; elle prit le fil et s'assit près des jeunes gens.
Mais la belle était fine: le père ne savait pas qui elle aimait; les jeunes gens ne le savaient pas davantage; mais la jeune fille le savait déjà. Le tailleur sortit; la jeune fille prépara le fil, les jeunes gens prirent leurs aiguilles et commencèrent à coudre. Mais à celui qu'elle aimait (tu m'entends) la belle donnait des aiguillées court, tandis qu'elle donnait des aiguillées longues à celui qu'elle n'aimait pas. Chacun cousait, cousait avec une ardeur extrême; à onze heures, l'oeuvre était à peine à moitié; mais à trois heures de l'après-midi, mon ami, le jeune homme aux courtes aiguillées avait achevé sa tâche, tandis que l'autre était bien loin d'avoir fini.
[Illustration]
Quand le tailleur rentra, le vainqueur lui porta le vêtement terminé; son rival cousait toujours.
«Mes enfants, dit le père, je n'ai voulu favoriser ni l'un ni l'autre d'entre vous, c'est pourquoi j'ai partagé cette pièce de drap en deux portions égales, et je vous ai dit: Celui qui finira le premier sera mon gendre. Avez-vous bien compris cela?
—Père, répondirent les deux jeunes gens, nous avons compris ta parole et accepté l'épreuve; ce qui est fait est bien fait.»
Le tailleur avait raisonné ainsi: «Celui qui finira le premier sera l'ouvrier le plus habile; par conséquent, ce sera lui qui soutiendra le mieux son ménage;» il n'avait pas deviné que sa fille ferait des aiguillées courtes pour celui qu'elle aimait et des aiguillées longues pour celui dont elle ne voulait pas. C'était l'esprit qui décidait l'épreuve, c'était la belle qui se choisissait elle-même son mari.