Ma mère fit mine de se lever; mon père la prévint; en un instant je me trouvai dans le jardin tout en larmes, avec une grande tartine de pain sec à la main.
Voilà comment je n'ai jamais su le mot de la dernière énigme. S'il y en a de plus habiles que moi, qu'ils le devinent, sinon qu'ils aillent au Sénégal; peut-être la femme du tailleur leur apprendra-t-elle le secret que ma mère ne m'a jamais dit.
VI
LE SECOND VOYAGE DU CAPITAINE JEAN
Mes causeries avec les nègres avaient fait de moi un interprète et un courtier; le capitaine avait en mon zèle une pleine confiance; malgré mon âge, c'est moi qui traitais avec tous les marchands. La cargaison fut bientôt faite à des conditions excellentes, et à mon retour à Marseille, j'eus, outre ma part, un beau et riche cadeau de mes armateurs. Ma réputation commençait, et après quelques voyages dans la Méditerranée, on m'offrit de partir pour l'Orient comme subrécargue d'un brick de la plus belle taille; je n'avais pas vingt ans.
Qui m'avait valu une si belle condition? Mon travail. Partout où j'avais abordé, j'avais fait connaissance avec les matelots de tous pays, Grecs, Levantins, Dalmates, Russes, Italiens, et je parlais un peu la langue de tous ces gens-là. Le navire allait chercher des grains dans la mer Noire, à l'embouchure du Danube; il fallait un homme qui baragouinât tous les patois; on m'avait trouvé sous la main, et quoique je n'eusse guère de barbe au menton, on m'avait pris.
Me voilà donc en mer, et cette fois pour mon compte, faisant un commerce loyal, et n'étant l'esclave que de mon devoir. Dieu sait si je prenais de la peine pour défendre l'intérêt de mes armateurs! En arrivant à Constantinople, je trouvai le moyen de placer notre cargaison d'articles divers à des conditions avantageuses, et nous partîmes pour Galatz, bien munis de piastres d'Espagne et de lettres de change. En entrant dans la mer Noire, notre navire portait des passagers de toute langue et de toute nation. L'un des plus singuliers était un Dalmate qui retournait chez lui par le Danube. Il était tout le jour assis à l'avant, tenant entre ses jambes un violon qui n'avait qu'une corde, c'est ce que les Serbes nomment la gulza; il grattait cette corde avec un archet et chantait, d'un ton plaintif et dans une langue douce et sonore, les chansons de son pays: celle-ci, par exemple, qu'il récitait tous les soirs à la clarté des étoiles, et que je n'ai pas oubliée:
Le chant du soldat
«Je suis un jeune soldat, toujours, toujours
à l'étranger.
—Quand j'ai quitté mon bon père, la lune
brillait au ciel.